-Snake0644's profile"Mister Moochagoo and I"PhotosBlogListsMore Tools Help

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    Jersey, Thursday, October 23

     
    Le bus avançait lentement vers Rozel Bay, au nord est de l'île, sur de toutes petites routes. Madame Snake était restée sous sa couette, en raison des caprices de son estomac et d'autres détails sur lesquels nous resterons discret. Elle avait passé vingt-neuf jours dans les déserts de l'Arizona et du Nouveau Mexique sans aucun problème digestif, et après deux jours de repas anglais, elle était restée sur le flanc. Perfide Albion !
     
    Les remèdes magiques de la logeuse, "a nice cup of tea and two grilled toasts", n'avaient pas eu l'effet désiré. Les fantômes anglais de la vieille maison de marin (plus de 150 ans), où nous logions , allaient veiller sur Madame Snake.
     
    Monsieur Moochagoo s'adonnait pleinement aux plaisirs de l'étude du soufisme, et me fit partager un commentaire de texte : "M'étant laissé moi-même dehors, je suis entré et n'ai trouvé que moi-même." *
     
    J'étais entièrement d'accord avec ce commentaire, à chaque fois que je crois me quitter, "Allez, au revoir, je te laisse, on s'est assez vu !", je m'en vais au loin, et je me retrouve in petto. Damned ! Pour rester toute une vie avec soi-même, il faut avoir confiance en soi, mais parfois je doute de moi.
     
    Arrivés au minuscule port de Rozel, nous avons acheté dans une boutique en bois, deux sandwiches au crabes et une boisson. Puis nous sommes montés sur la lande au dessus du port, par un sentier de randonnée.
     
    A Jersey les sentiers sont parsemés de nombreux bancs, où une petite plaque fait référence à un être aimé. Nous étions assis et avions dans le dos cette phrase : "A la mémoire du bien aimé A.H. qui dans la dernière partie de sa vie a aimé passionnément la mer", ce qui tombait bien, car nous étions face à la mer, parmi les ajoncs, les mouettes, les arbres torturés et quelques couples anglais silencieux venus sentir le bise fraîche. "Les anglais résistent fort bien au froid et à la pluie, ils sont nés comme ça", m'a averti Tante Germaine.
     
    Nous avons attendu le bus au pub, en buvant une pinte de bière Mary Ann, à la santé de Madame Snake. Le soir, celle-ci a mangé du riz au lait avec du Coca-Cola, offerts par la logeuse. Elle avait meilleure mine et elle a mieux dormi.
     
    Belle journée (sans pluie !)
     
    * "Qu'est-ce que le soufisme ?", Martin Lings, Ed. du Seuil
     
    DSC_2239Port de Rozel
     
    DSC_2267Arbres salement torturés par le vent.
     
     

    Jersey, Wednesday, October 22

     
    Monsieur Moochagoo était sur la Grève de St Clément et regardait à la jumelle La Grand' Froutchie qui est un des "rotchièrs", dangereux pour les marins, entre la Baie de Grouville et la Grève d'Azette au sud-est de Jersey.
     
    Je lui demandais : "Pourquoi spécialement La Grand' Froutchie ?", il me répondit : "Je préfère ces rotchièrs à ceux de La Conchiée". J'avoue que je n'y avais pas pensé, et même maintenant, je me demande encore pourquoi. Tante Germaine aurait eu ce commentaire peu amène : "La déchéance n’est pas loin". Dieu merci, elle est en Floride pour s'initier au surf "avec Jason, un jeune homme très bien".
     
    Une forte pluie nous a forcé à reprendre le bus pour la digue de Ste Catherine's Bay, qui fait 400m de long. C'est un endroit totalement isolé et hors du monde fréquenté par quelques pêcheurs à la ligne et de vieilles anglaises. Quand nous sommes arrivés, il a fait beau pendant une heure. Une dame qui promenait son chien, un charmant West Highlander Terrier, a parlé de "surprising good weather !" [un beau temps surprenant !].
     
    Monsieur Moochagoo a répondu par un trait d'humour : "It hasn't rained a drop for months!" [Il n'est pas tombé une goutte depuis des mois], en gratouillant la tête du Highlander. Entre le temps qu'il fait, les qualités des chiens Highlander et les "wonderful roses" du Howard Davies Park, Monsieur Moochagoo était en train de se transformer en vrai gentleman anglais. Nous avons eu largement le temps avec Madame Snake, d'aller faire un tour au bout de la jetée.
     
    Je note que l'atmosphère anglaise a des effets favorables sur le caractère de monsieur Moochagoo.
     
    En rentrant, nous sommes allés au pub, histoire de goûter aux cidres et aux bières locales fabriquées par Jersey & Tipsy Toad, et Randalls.
     
    Belle journée !
     
    DSC_2158La digue avec Mme Snake
     
    DSC05361Le Pub
     
    DSC05362Le Cidre

    Jersey, Tuesday, october 21

     
    Comment font les anglais pour avoir un gazon ausi plat ? J'étais en train d'observer Monsieur Moochagoo, à plas ventre sur un des gazons du Howard Davis Park à St Helier, Jersey*. Il avait à la main un petit instrument qui projetait un faisceau rouge, pour vérifier la planimétrie de l'ensemble. Il me disait : "Seules les tondeuse à lames hélicoïdales donnent ce résultat".
     
    Il était habillé d'une veste Barbour, d'une casquette et de bottes, façon Prince Charles à la chasse. Il avait même adopté une sorte d'accent oxfordien, lorqu'il s'adressait à la population locale. Les bottes n'étaient pas inutiles car, quand il ne pleuvait pas des "heavy rain", on avait droit au crachin breton. Grâce à l'humidité persistante, le gazon était très vert.
     
    Une sorte de sentiment humide commençait à pénétrer mon cerveau. Parfois je me disais que mon cerveau pourrait ainsi se transformer en éponge, ce qui ne m'aiderait pas à m'alléger moi-même. Durant le trajet en avion (une heure), Monsieur Loochagoo qui lisait "Qu'est-ce que le soufisme ?" de Martin Lings, m'avait appris, que pour atteindre la pureté (çâfi) du Soufi (çûfi), il faut "s'alléger soi-même".
     
    Monsieur Moochagoo voulait avoir un gazon identique dans sa maison de campagne, pour y installer un croquet. J'imaginais déjà le Lapin Blanc, Alice et La Reine en train de hurler : "Qu'on lui coupe la tête !". Je dis que si on me coupait la tête en ce moment, cela risquait de faire plotch. "Une tête qui fait plotch n'a aucune chance d'obtenir le prix Nobel de littérature", répondit Monsieur Moochagoo. J'en déduisis aussitôt que la tête de Jean-Marie Gustave Le Clézio ne faisait pas plotch. Parfois je me surprend moi-même de ma perspicacité.
     
    Nous sommes allés dans un pub pour suivre les conseils de Tante Germaine, qui me dit toujours : "Lorsque l'humidité est forte à l'extérieur, il est bon d'humidifier l'intérieur, par souci d'homogénéité".
     
    Belle journée !
     
    DSC05463Gazon anglais
     
    DSC05360St Helier, rue principale.
     
    * Jersey est une île anglo-normande, possession de la Couronne britannique en tant "Ducs de Normandie". Jersey n'appartient ni au Royaume Uni, ni à la Communauté Européenne.

    "Un vertige d'estomac"

     
    Tout en marchant sur un chemin de la Vallée de Chevreuse, Monsieur Moochagoo lisait "Mémoires d'une jeune fille rangée" de Simone de Beauvoir. Je le titillais : "Vous savez, les Mémoires se terminent avec la mort tragique de Zaza, sa cousine." Mais il continua à marcher sans parler.
     
    Nous étions avec soixante randonneurs, et j'étais bien décidé à ne pas les perdre comme dimanche dernier. J'entendis soudain Monsieur Moochagoo s'exclamer : "Je la comprend parfaitement, lorsqu'elle dit : "Moi je souriais mal, je ne savais pas faire du charme, de l'esprit ni même des concessions".
     
    Moi je souriais bien en aparté car une dame venait de me dire : "C'est rare qu'un homme lise Mémoires d'une jeune fille rangée, surtout en randonnée. En plus, Sartre et Beauvoir sont un peu passés de mode." Je voulais continuer à titiller Monsieur Moochagoo, mais la dame m'entretint d'un projet d'emmener en randonnées son club de bridge, car elle en avait assez de rater de belles randonnées en jouant au bridge.
     
    Mon grand père et mon père jouaient au bridge, mais j'avoue que ça ne m'a jamais vraiment intéressé ; en revanche je ne voyais pas comment on pouvait jouer au bridge tout en marchant. J'arrivais à distraire une seconde Monsieur Moochagoo de sa lecture en lui disant que j'avais toujours trouvé que cet ouvrage "manquait de rebondissements". Il fut surpris, ouvrit la bouche, mais je lui parlais des bridgeurs randonneurs. Il me répondit l'oeil en coin : "Cette dame a raison, c'est une excellente idée et si facile à mettre en oeuvre."
     
    Je ne pus obtenir aucune précision sur la mise en oeuvre, car il me lut une phrase qu'il trouvait "amusante" : "Quand mon cavalier me serrait dans ses bras et m'appliquait contre sa poitrine, j'éprouvais une sensation bizarre qui ressemblait à un vertige d'estomac, mais en plus bizarre que j'oubliais moins facilement..." 
     
    A propos de vertige d'estomac, nous nous sommes arrêtés pour déjeuner en haut d'une petite colline qui surplombe le chateau de Dampierre. Après les bridgeurs randonneurs, la dame m'entretint de sa déception à l'idée de mourir un jour, et, une fois morte, ses regrets d'avoir dû mourir. Je la rassurais en lui disant ce que Tante Germaine m'affirmait toujours lors des enterrements : "Le cerveau cessant de fonctionner, il devient difficile pour la personne décédée d'exercer un jugement sûr". La dame ne fût pas convaincue.
     
    Belle journée ! 
     
     

    Un cerveau en parfait état de marche

     
    un compteur pour votre site 10-16
     
    J'avais gardé dans ma poche deux "fortune cookies" - ou "biscuits porte bonheur" - dans ma poche, et je me décidais à briser le premier. Je lus à haute voie : "Assurez-vous que votre vie soit longue et utile, comme un rouleau de papier toilette". L'auteur anonyme de ce message se fichait ouvertement de moi, et Monsieur Moochagoo eût l'ombre d'un sourire.
     
    L'autre message était plus conforme à la bienséance : "Toute chose doit avoir un commencement".
     
    J'avais réussi à convaincre Monsieur Moochagoo d'abandonner ses soucis planétaites, car le fonctionnement du système financier international est hors de sa compétence. Pendant quelques mois, je m'étais même demandé s'il y avait un pilote dans l'avion, suivant l'expression consacrée. A l'heure actuelle on ne le sait toujours pas très bien, mais il y a de sémillantes hôtesses qui distribuent des enveloppes considérables à ceux qui sont supposés prêter de l'argent.
     
    Monsieur Moochagoo soupira : "Mon père n'a jamais voulu que je fasse de danse quand j'étais petit". Je souriais intérieurement, l'imaginant en ballerines.
     
    Il changea de sujet : "J'ai retrouvé ma muse après un mois de voyage et mon projet d'avoir un cerveau en parfait état de marche pourrait voir le jour".
     
    Je préférais le voir à nouveau avec un projet, car il y a deux jours il disait : "Ca coince, ça bloque...J'ai beau chercher...c'est la panne, ma muse me fuit". Sa voix était rauque et molle. Je lui avais fait remarquer que sa voix était molle, alors que d'habitude elle est sèche et coupante, sinon sarcastique.
     
    Cette remarque lui avait fait prendre conscience qu'il devait se reprendre. Il a ouvert une boîte pleine de vieux trucs et je m'attendais à ce qu'il en retire sa muse, mais il referma la boîte et cita Alfred de Musset : "L'histoire de ma vie est celle de mon coeur, C'est un pays étrange où je fus voyageur" [La Coupes et les Lèvres].
     
    Belle journée !
     
    cerveau

    La vérité

     
    "Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Sous chaque mot chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un contresens. mais dans les beaux livres tous les contresens qu'on fait sont beaux."
     
    Nous avancions dans la Forêt de Chantilly avec une quarantaine de randonneurs et cette phrase de Proust s'appliquait très bien à la lecture photographique que je pouvais faire des couleurs automnales. La forêt parlait une langue dont j'ignorais à peu près tout, en dehors de ce que je pouvais fixer à l'aide de l'appareil de photo.
     
    Monsieur Moochagoo était chargé, pendant que je prenais des photos, et lui un petit café sorti du thermos, de surveiller la progression des autres randonneurs qui avancaient lentement sur la Route des Etangs vers l'Etang Neuf.
     
    Comme Monsieur Moochagoo était très préoccupé par la crise financière, son attention n'était pas constante, et les randonneurs ont disparu de notre vue, comme ces feuilles qui, poussées par le vent, vont se mêler aux débris végétaux qui jonchent le sol, et demeurent indistinctes. A la fin de la randonnée, nous ne les retrouvâmes pas à la gare, car ils avaient pris le train d'avant.
     
    Je regardais le soleil qui passait à travers les feuilles jaunes et rouges d'un noisetier et rassurait Monsieur Moochagoo sur les conséquences de la crise : "Si tout le système financier s'écroule, l'argent actuel n'aura plus court, l'économie s'effondrera complètement et le vernis de civilisation s'évanouira en quelques jours. Au bout de quelques mois de chaos, un régime fort finira par prendre le pouvoir avec l'aide de milices ou de services spéciaux. Il fera ses propres lois, un peu comme en Russie, depuis la chute de l'empire soviétique."
     
    Bon, j'avoue que je ne l'ai pas rassuré. Il a cité Nietzsche : "L'art et rien que l'art, nous avons l'art pour ne point mourir de la vérité". La vue des nombreux promeneurs autour de l'Etang Chapron, venus admirer un magnifique érable rouge sur un îlot, lui rendit un peu sa sérénité. Il ne savait pas que je m'apprêtais à lui donner quelques informations supplémentaires, sur les conséquences funestes d'une récession globale.
     
    Belle journée !
     
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    Les rêves des vieux explorateurs - 21

     
    Nous avions décidé avec Monsieur Moochagoo d'interroger les américains sur la crise financière. Après avoir payé l'essence à un grand arrêt de camions, je demandais à la caissière si elle était d'accord avec monsieur Henry Paulson, Secrétaire du Trésor, pour "utiliser tous les outils disponibles pour protéger notre système financier et notre économie".
     
    La caissière était imposante et s'occupait le plus souvent de camionneurs ; elle me regarda comme Tommy Lee Jones regarde un suspect dans "No country for old men". Je commençais à regarder discrètement mes baskets pour voir s'il n'y avait pas un trou dans le sol, où je pusse me cacher. J'entendis la caissière dire : "Eh mec, d'où que tu es ?". Je répondis de France, Paris (c'est plus simple que de dire de tel endroit de la banlieue parisienne). Elle me dit : "Ah, je l'avais deviné", en souriant, et l'enquête s'arrêta là.
     
    Monsieur Moochagoo, à un autre arrêt, voyant l'équipe féminine de basketball d'un collège de Spokane descendre d'un car - elles étaient grandes, jeunes et jolies - tenta sa chance avec le sujet du vote du Sénat sur les 700 milliards de dollars d'aide financière aux banques.
     
    En quelques instants, il fut entouré par des jeunes filles qui battaient des mains en riant et en criant : "O, Paris, that's wonderful, O My God". Une autre dit en aparté : "Such a handsome man !" [Quel bel homme !]
     
    J'eu un mal fou à le récupérer. Il reprit la route avec nous de fort bonne humeur jusqu'à l'arrivée à Portland, Orégon, d'où nous étions partis le 8 septembre. Nous avons eu beau temps sans interruption et parfois très chaud, pendant en gros 29 jours. Aujourd'hui nous avons essuyé nos premières averses des vacances, sur les derniers 570km du parcours (sur autoroute).
     
    Belle journée !
     
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    Les rêves des vieux explorateurs - 20

     
    "Passer pour un idiot aux yeux d'un imbécile est une volupté de fin gourmet." Nous étions en train de doubler un semi-remorque porte-char et Monsieur Moochagoo s'était mis à citer Georges Courteline. Inquiet un moment, je fus rassuré en me souvenant soudain, que je ne prenais pas Monsieur Moochagoo pour un idiot.
     
    L'autoroute entre Twin Falls et Boise (Idaho), semblait très fréquentée par les militaires. La dernière fois que nous avions fait le plein d'essence, il y avait deux soldats en train de remplir le réservoir (de 190l) d'un Hummer camouflé, et un autre qui bichonnait un véhicule blindé à huit énormes roues motrices.
     
    Monsieur Moochagoo avait l'impression au bout d'un mois de périgrinations de s'être absenté quelques années, ou d'avoir emjambé le temps sous le regard d'une énorme pendule.
     
    Je répondis que ma pendule préférée est celle qui a été avalée par le crocodile qui fait très peur au Capitaine Crochet, dans "Peter Pan" de Sir James Matthew Barrie. Cette pendule qu'on ne voit jamais et "qui fait tic-tac à l'intérieur", est pour moi la meilleure illustration du temps, qui n'est seulement visible que par des manifestations indirectes, comme le souvenir ténu de ce que nous fûmes enfant, comparé à l'image que nous renvoie un miroir aujourd'hui et qui, pour paraphraser Michel Foucault, s'effacera "comme à la limite de la mer un visage de sable".
     
    "Si vous tentez de me remonter le moral, c'est raté". Monsieur Moochagoo rêveur, regardant le ciel en partie couvert, cita Proust : "Le désir abstrait de la beauté est fade" [Contre Sainte-Beuve].
     
    Madame Snake qui conduisait "le veau", dit "Hon, hon", car il y avait une guêpe dans la voiture et elle déteste les piqûres de ces charmants hyménoptères qui la "font gonfler". La dernière fois, il y a quinze ans, son majeur de la main gauche, "sauvagement piqué" par trois guêpes, avait enflé dans le genre "elephant man". Je n'arrivais pas bien à imaginer un doigt "elephant man", mais nous nous sommes arrêtés et avons ouvert les quatre portières.
     
    Voyant partir la guêpe Monsieur Moochagoo récita La Fontaine : "Où la guêpe a passé, le moucheron demeure". En ce qui concerne les moucherons, ils avaient tendance à se suicider par centaines sur le pare-brise et la calandre. Nous fûmes redépassés par le camion porte-char. Madame Snake démarra sur les chapeaux de roue, il était hors de question qu'un char de trente tonnes la dépasse.
     
    Belle journée !
     
    DSC05071Le porte-char
     
    DSC05070Inquiétante vague de suicides de moucherons sur le veau
     
     

    Les rêves des vieux explorateurs - 19

     
    Le passage à niveau s'est fermé sur cette route du désert, à la frontière de la Californie et de l'Arizona. Le train est passé, passé, passé. Il y avait trois locomotives et cent dix wagons. Pendant que je prenais des photos, Monsieur Moochagoo était sorti pour méditer sur son "non-filtre à réalité"*.  
     
    Il avait remarqué que certaines personnes, malgré la vision d'une "triste réalité" où manifestement rien ne va plus, pensent que tout va bien dans le meilleur des mondes. Monsieur Moochagoo voulait les pourvoir d'un non-filtre à réalité, ce qui leur permettrait de regarder la "triste réalité" en face.
     
    Je demandais à Madame Snake de compter les wagons pour moi, et me rapprochais de Monsieur Moochagoo : "Je me rappelle l'histoire de Wang-fô dans la nouvelle de Marguerite Yourcenar. C'est l'histoire d'un peintre que l'Empereur veut faire exécuter parce qu'il avait, selon lui, travesti en mieux la réalité, dans des peintures, par ailleurs admirables. L'Empereur qui avait vécu toute son enfance au palais impérial avec les peintures de Wang-fô, avait imaginé une certaine réalité à l'extérieur, et il fut fort déçu."
     
    Monsieur Moochagoo leva un sourcil étonné. Le train passait toujours. Il me répondit : "Oui, et l'apprenti de Wang-fô se fait tuer à la place du peintre. Alors l'Empereur ordonne au vieux maître de finir une toile. Celui-ci peint un océan si parfait qu'il s'y noie, et va rejoindre son apprenti sur la rivière qui conduit au paradis. La fin est d'une grande ambiguïté, parce que, dans cette nouvelle, l'art nous permettrait sublimer le monde, pour échapper à la triste réalité. Mon but n'est pas d'utiliser l'art pour "embellir" la réalité, je veux au contraire que les gens puisse la regarder en face."
     
    Le train était passé, nous sommes remontés dans la voiture. Il ne faisait que 38°C grâce à une très légère couverture nuageuse.
     
    Je jouais mon va-tout : "Vous voulez montrer avec votre non-filtre la réalité extérieure telle qu'elle est, en utilisant certaines techniques, afin que les gens ne s'échappent pas dans un monde idéal et, in fine, dangereux pour eux, si la (triste) réalité n'est pas conforme à leurs voeux ?"
     
    Monsieur Moochagoo dit : "En gros, oui".
     
    Je lançais un dernier argument : "Est-ce que le non-filtre fonctionnera aussi lorsque la réalité, inopinément, et cela arrive, n'est pas triste du tout ?"
     
    Monsieur Moochagoo ouvrit la bouche, la referma, resta songeur, cita Eluard pour lui-même : "Il ne faut pas voir la réalité telle que je suis", et ne dit plus rien.
     
    Belle journée !
     
    * Monsieur Moochagoo m'a fait remarquer que j'avais fort mal interprêté ses idées, en réalité il s'agit d'un non-filtre à réalité, alors que dans un premier temps j'avais parlé de filtre à réalité.  
     
    DSC_2112Le train
     
    DSC_2113"Le Veau" à gauche
     
    DSC_2117Une partie des 110 wagons
     
     
     

    Les rêves des vieux explorateurs - 18

     
    "Et là se fait entendre un perpétuel piétinement, caquètement, mugissement, beuglement, bêlement, meuglement, grondement, rognonnement, mâchonnement, broutement des moutons et des porcs et des vaches à la démarche pesante" Monsieur Moochagoo lisait à haute voix "Ulysse" de James Joyceun roman que je n'ai jamais réussi à lire. 
     
    Quand on perd 20$ tout doucement dans une machine à sous du Casino Eureka à Mesquite (à la frontière du Nevada, de l'Utah et de l'Arizona), il est exaspérant d'entendre quelqu'un vous lire Ulysse de James Joyce. Il faisait cela pour mon bien, afin de me "détourner de la folie du jeu" et de me remettre en contact avec "la culture la plus haute". Je lui reprochais - vis à vis de Joyce - une exaltation dithyrambique propre à un aède de la Grèce  Antique, et lui annonçait qu'il risquait de sombrer dans un élitisme ségrégationniste.

    Après être monté à 21$, je continuais à baisser avec constance, 15$, 14$...
     
    Monsieur Moochagoo avait un sourire indrédule sur les lèvres, mais ce n'était pas en écoutant mes reproches. Il venait de voir devant l'entrée du restaurant Courtyard Cafe du casino, deux jeunes femmes de 150 kg qui se déplaçaient avec des sortes de yupalas. Elles "s'assirent" devant un table avec mille difficultés, sans doute pour tenter passer à 151 kg.
     
    Au même moment, Madame Snake, qui était proche, et pour l'instant équilibrait ses gains et ses pertes, venait sous mes yeux de se lever vers une machine voisine. Elle prit un billet de 20$ que la machine venait de recracher (en général les machines absorbent les billets et vous permettent de jouer). Il n'y avait aucun autre joueur à proximité. Madame venait donc de gagner sans jouer. Je réprimais un sanglot car, moi, j'étais arrivé au bout de mes "credits".
     
    Les deux jeunes femmes commencèrent à manger de bon appétit. Je sentis que Monsieur Moochagoo, tout en les regardant, était en pleine reflexion. Pensait-il à une machine à maigrir ? Sans régime ni contraintes ?
     
    Quelle journée !
     
    JamesJoyce et MARYLINEMaryline lisant Ulysse de James Joyce (photo de la revue Esquire)