-Snake0644's profile"Mister Moochagoo and I"PhotosBlogListsMore Tools Help

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    Rain Forest

     
    Mon pied gauche était encore sec..pour une seconde. Je me retrouvais les deux pieds dans une marre de boue ! Splotch, splotch... mes chaussures étaient enrobées ! Il fallait continuer ! Pourquoi la pluie ne s'arrête-t-elle jamais ?
     
    Splitch, splotch plouf plouf, spklitch, splotch, Monsieur Moochagoo semblait marcher au dessus de la boue. Je ne pouvais pas me mettre à plat ventre pour vérifier si, par hasard, il ne lévitait pas à un centimètre du sol...splaf, je me retrouvais (presque) allongé dans l'ornière. Non, il ne lévitait pas. Je ne pouvais pas dire que je n'étais pas content dans ce bain de boue et de flotte, car Monsieur Moochagoo m'aurait dit illico : "Je vous avais prévenu".
     
    Le matin nous avions visité le Musée de la Renaissance au Château d'Ecouen. Monsieur Moochagoo était resté trente bonnes minutes dans la chambre forte où sont exposés les bijoux, avec une loupe, et en prenant des notes dans un petit carnet. Je lui avais posé un question au sujet de ce qu'il notait, mais il avait brusquement refermé son carnet en répondant : "it's interesting and surprisingly effective". Je n'en su pas plus, indépendamment du fait qu'il parlait anglais.
     
    "Il paraît que la boue est un bon remède pour les douleurs articulaires". J'essayais de relativiser l'océan de boue qui nous entourait. Nous déjeunions sous deux petits sapins qui nous protégeaient à peu près de la pluie. Le seul réconfort venait d'un Bordeaux "bio". Monsieur Moochagoo testait les vins "bio", c'était sa dernière marotte.
     
    Il trouvait justement qu'il y avait "un beau contraste entre le vert vif de l'herbe et le sentier boueux, et cela malgré le manque flagrant de lumière". Je lui répondis  que je ne voyais qu'un "chemin boueux plein de flaques d'eau dans lesquelles se reflète un ciel gris".
     
    La pluie a continué jusqu'à la gare de St-Leu-La-Forêt. Nous avons raté le train.
     
    Belle journée..
     
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    DSC02139Chateau d'Ecouen
     
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    !rats_joey chouIllustration de Joey Chou 
     

    Un portrait par jour

     
    Catherine de Médicis (1519-1589) fut mariée à Henri II (1519-1559), Roi de France. Catherine eut dix enfants, dont sept survécurent, ce qui est remarquable pour l'époque.
     
    Elle était souvent éloignée d'eux, et avait un moyen original de surveiller leur état de santé. Elle faisait faire des comptes-rendus tous les jours, ainsi que des portraits, pour juger de leur état de santé.
     
    Ces portraits étaient faits par des artistes de cour, dont le très renommé François Clouet, fils de Jean Clouet (qui fit le fameux portrait de François Ier).
     
    L'enfant qu'on voit ici a l'air souffrant, et c'est ce portrait très réaliste qui fut envoyé à la Reine. Etonnant !
     
    Clouet_Enfant_gEnfant malade de Catherine (par F. Clouet)
     
    Clouet Charles IXPortrait officiel de Charles IX (par F. Clouet)

    Tourneboulé

     
    "J'ai une barquette de deux kilos de fraises, je vous fait un prix !" Sur le ton de la confidence, Paula proposa à Madame Snake un "petit prix". Le ton de le confidence de Paula est audible de tous ses clients. Une annonce pour les haricots plats est audible dans tout le Marché d'Antony.
     
    Pendant que je refléchissais à cette offre "réservée aux bons clients" - je suis seul à manger des fraises - une cliente placée derrière moi disait à une autre cliente : "J'ai vendu ma maison à Gentilly, j'ai baissé mon volet et j'ai appelé un électricien" (tel que, sans respirer).
     
    La logique de cette phrase me tourneboulait l'esprit et quand j'ai l'esprit tourneboulé, il m'est impossible de continuer à refléchir aux offres commerciales. C'est comme ça.
     
    Le caractère étrange de cette phrase demeura en suspens, car je ne fus pas capable de suivre le reste de la conversation, dont je n'entendis que les mot "tapinois" et "belle lurette".
     
    Je finis par accepter un seul kilo de fraises, et cela suffit à écarter progressivement la phrase tourneboulante de mon esprit. Et encore, je n'y avais pas ajouté de sucre et de crème fraîche liquide ! Tante Germaine, à qui je racontais plus tard mes doutes sémantiques, me confirma qu'on méconnaissait les vertus de la fraise sur un esprit tourneboulé. Personnellement elle aurait ajouté du sucre et de la crème fraîche.
     
    Je quittais Paula, pendant qu'elle s'exerçait au "tir au déchet", qui consistait à lancer à deux mètres les déchets de fruits ou de légumes dans un carton déjà plein.
     
    Monsieur Moochagoo à qui je parlais également de ce cas de tourneboulement, me cita Levy Bhrul : "Nous avons un sentiment de sécurité intellectuelle si bien assis que nous ne voyons pas comment il pourrait être ébranlé...Bien différente est l'attitude d'esprit du primitif", et il me conseilla d'être primitif, "ce qui ne devrait pas être trop compliqué, vous qui voyez des forces occultes là où je ne vois qu'ordre et raison".
     
    Belle journée !
     
    fraise
     
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    Apparition et disparition

     
    "Car il y a dans ce monde où tout s'use, où tout périt, une chose qui tombe en ruine, qui se détruit encore plus complètement, en laissant encore moins de vestiges que la Beauté : c'est le chagrin."
     
    Cette phrase de Proust que lisait Monsieur Moochagoo me fit penser qu'en arrivant dans la forêt de Fontainebleau, j'avais écrasé par mégarde une petite limace, et que le chagrin que j'avais éprouvé à la suite du drame avait déjà disparu.
     
    En ce lundi de Pâques, nous étions aux bords de la Mare aux Fées, près du Rocher des Etroitures, installés sous un rocher en surplomb, pour un déjeuner au frais. Il tombait quelques flocons de neige et notre Chablis ne risquait pas de se réchauffer.
     
    Monsieur Moochagoo était en train de lire "Le hors-sujet, Proust et la digression" de Pierre Bayard, et tentait de me faire partager ses impressions de lectures. L'art de la digression chez Proust, cela me paraissait avoir un petit air de pléonasme, car Proust est pour moi, presque synonyme de digression.
     
    Je venais de voir passer de l'autre côté de la Mare aux Fées, cinq promeneurs vêtus de long manteaux noirs, le visage dissimulé par une grande capuche. Monsieur Moochagoo était en train de me citer quelques lignes de Pierre Bayard : "..Les formes principales que l'on peut espérer rencontrer se trouvent moins dans un rapport assuré de présence et d'absence...que d'apparition et de disparition".
     
    "A propos d'apparition et de disparition, avez-vous vu passer ces sortes de moines...?" Monsieur Moochagoo n'avait rien vu et me répondit, sarcastique, comme d'habitude : "En revanche j'ai cru entendre la dernière reprise du Kyrie "Fons bonitatis" qui est en style mélismatique*".
     
    Je n'entendais rien du tout à part le vent dans les pins tout proches. Le vent était peut-être de "style mélismatique", allez savoir. La mare disparaissait par instants dans les légers tourbillons de neige. Cette forêt était-elle victime d'un sortilège qui nous faisait voir ce qui n'y figurait pas "dans un rapport assuré de présence et d'absence" ?
     
    Une journée très froide !
     
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    * "Style mélismatique = très orné. C’est celui des graduels. (Alleluia, certains offertoires). Le texte littéraire n’est qu’un prétexte à développements musicaux, qui s’organisent spontanément en "mots musicaux", caractérisés par la relation vivante entre l’accent musical et la finale d’un motif mélodique.
    ( Nb : au début de l’Offertoire "AVE MARIA" la mélodie sur le mot "AVE".
    )". [source : gregorien-nantes.fr]
     
     

    Ai-je à faire quelque chose sur cette terre ?

     
    "Boire un verre de Duas Quintas*aide à avoir la certitude que j'ai à faire quelque chose sur cette terre", confiais-je à Monsieur Moochagoo. Je lui avait parlé de ma brusque *illumination* que j'avais eu au Marché d'Antony, juste après que la marchande de fruits et légumes eut fait l'éloge de ses haricots plats [voir billet du 19 mars].
     
    Monsieur Moochagoo m'avait regardé de son oeil droit. Son visage exprimait une profonde désapprobation. Parfois j'ai l'impression que les yeux de Monsieur Moochagoo peuvent se mouvoir indépendamment l'un de l'autre, comme les yeux du caméléon.
     
    "Pourquoi vous sentez-vous obligé de faire quelque chose sur cette terre?", m'avait-il répondu, "il faut trouver rapidement une solution pour vous ôter cette "certitude" de l'esprit. Encore une chance que vous n'ayez pas cédé aux sirènes d'un quelconque gourou transcendental".  
     
    Je restais coi tout en buvant mon verre de vin.
     
    "Comment faisiez-vous avant d'avoir eu cette certitude saugrenue ? Je voudrais pas abuser, mais vous feriez aussi bien de vous intéresser aux éclairs au chocolat !"
     
    Je sentis soudain comme une sorte de chute de neige dans mon esprit. C'est sans doute lié au temps froid actuel. Je n'avais plus qu'à chausser des raquettes pour retrouver mes idées. Il était temps d'y mettre un peu d'ordre...
     
    Monsieur Moochagoo continuait : "Au Japon, j'ai connu un grand maître des arts martiaux qui m'a dit : "Le rayon de lumière pénètre tout naturellement dans la pièce lorsque la pièce est ouverte, laissez cette lumière illuminer l'obscurité qui vous entoure."
     
    Je me demandais si dans un futur proche, j'aurais encore la certitude que j'ai à faire quelque chose sur cette terre. Finalement cela avait été une certitude au présent, et ce présent appartenait déjà au passé. Il ne fallait pas chercher à fixer l’éphémère.
     
    A propos, Madame Snake m'avait demandé de changer une ampoule, c'était certainement pour laisser à nouveau la "lumière illuminer l'obscurité qui nous entoure."
     
    * Vin rouge portugais, vallée du Douro.
     
    !sp_0527_diceImage de Goro Fujita
     
    AFTHRS7AImage de Monte Dolack
     
     

    Divination mésopotamienne

     
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    Sur un oiseau : "Si le cou, perdant sa rigidité, émet un son, un gémissement, a des spasmes, comme pour déglutir : le malade mourra".
     
    Sur un mouton : "Si, après la mise à mort du mouton, son larynx pousse un cri : il y aura plainte de maladie dans la maison de l'intéressé".
     
    Source : Jean Nougayrol, "Oiseau" ou oiseau ?, Revue d'Assyriologie, 1967.
     
    NB : Vers -2500 av JC dans la région de Mari, les sacrifices sont rares et chers. Le mouton, réservé en général aux gens fortunés, était partagé entre les devins et la famille du commanditaire pour être consommé. La colombe était un pis-aller, quand il n'y avait pas de mouton. Sinon on observait les événements "bizarres" de la vie courante, ou les phénomènes astraux (éclipses...).
     
    mésopotamie
     
     

    "Eh, viens-là, toi !"

     
    Le tripier du marché d'Antony est intarissable sur son métier et éventuellement sa grand mère. Nous venions de rater les cervelles d'agneau achetées par le client précédent, nous nous sommes rabattu sur le foie de broutard. (Le broutard c'est le veau sous la mère). Les végétariens vont encore me jeter la pierre.
     
    "Ma grand mère, qui est morte à plus de 90 ans, avait l'habitude de nous servir des plats consistants en plein mois de juillet. Le jour le plus chaud, elle nous servait de la saucisse de Morteau, non pas avec des haricots rouge, mais des haricots blancs. En entrée elle préparait des avocats avec beaucoup de mayonnaise. J'avais du mal à finir le repas. Je n'arrivais même pas à faire un tour pour "faire passer", et je faisais la sieste jusqu'au soir."
     
    Il était 9h30 du matin, je me sentis comme une sorte d'indigestion. J'imaginais des saucisses de Morteau à la mayonnaise...
     
    Juste avant d'arriver chez Paula, la marchande de fruits et légumes, j'entendis une dame dire : "ça va mieux ce matin, on a moins de douleurs". Cela me fit penser à la phrase, "Comment va la douleur ?", que certains africains se disent le matin en guise de salut.
     
    Paula était outrée. Un client très poli et particulièrement aimable avec elle, avait soudain appelé sa femme : "Eh, viens-là, toi !"
     
    "C'était sans doute une parole magique pour s'approprier les bonnes grâces de son épouse", dis-je à Paula, mais celle-ci avait déjà changé de sujet et hurlait (à 120 décibels) : "Mes haricots plats du Maroc, c'est donnéééé, c'est donnéééé, profitez-en !"
     
    Dans cet environnement hautement stimulant, et en écoutant la voix forte de Paula, j'eu soudain la certitude que j'avais à faire quelque chose sur cette terre. Mais quoi ? J'en parlerai à Monsieur Moochagoo.
     
    Belle journée !
     
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    Bons et mauvais Djinns

     
    Sur certains chemins, le bruit des feuilles mortes écrasées diminue à l'approche du printemps, pour être remplacé par le silence des herbes neuves. Personnellement je trouve que le printemps est d'un grande négligence, en ce qui concerne les feuilles mortes.
     
    Nous étions perdus autour de la Mare Marcou en Forêt de Fontainebleau. Des rochers au bord de l'eau, recouverts par la mousse avaient des formes fantomatiques. Dans cette partie de la forêt, à l'Est de Bourron-Marlotte, il n'y a personne.
     
    "Vous croyez aux Djinns de la Forêt ?", demandais-je avec un soupçon d'inquiétude. J'ai un Moi Inquiet difficile à maîtriser. Mon Moi Rassurant n'était pas d'une grande aide : "Les Djinns n'existent pas". Que voulez-vous faire avec ce genre de déclaration ? Le Moi Rassurant ne me rassure jamais ; en général je cesse très vite d'être rassuré.
     
    Monsieur Moochagoo m'affirma : "Ce sont des esprits qu'on trouve dans les endroits déserts, les sources et les mares, les cimetières et les forêts. Rassurez-vous il y a de bons Djinns".
     
    "Comment distinguer un bon d'un mauvais Djinn ? Ce sont eux qui nous perdent autour de cette maudite mare, j'en suis presque persuadé." Mon Moi Inquiet se parlait à lui-même. Mon Moi Rassurant lui fit passer un message : "Il suffit de téléphoner à Dieu. Le problème c'est que la ligne est encombrée et ça va sonner occupé. Et n'oublie pas que les Moi Inquiets arrivent à l'échéance fatale bien avant les Moi Rassurants." 
     
    "J'ai retrouvé le signe rouge et blanc du sentier, dites au revoir aux Djinns", me prévint Monsieur Moochagoo.
     
    Je trouvais mon Moi Rassurant un brin sadique, mais, ouf, nous allions quitter cet endroit sinistre. Je jettais un dernier coup d'oeil sur la mare, et je vis un chat noir sur un rocher au bord de l'eau, qui me regardait avec un sourire diabolique. Je voulus le montrer à Monsieur Moochagoo, mais celui-ci était déjà loin.
     
    Monsieur Moochagoo me dit avec un petit air ironique, qu'il existait un proverbe arabe que je devais méditer : "Si vous entendez braire un âne, c'est qu'il doit avoir vu un Djinn".
     
    Quelle journée !
     
    DSC01930Djinn ? (Mare Marcou)
     
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    Pohacontas et Longyearbyen

     
    En revenant de la "Chambre de colère" [voir billet précédent], j'avais plein de petites coupures sur la figure et sur les bras. Je me suis mis des sparadraps "Pohacontas" un peu partout. J'avais une drôle de touche. "Comme d'habitude", a dit Madame Snake.
     
    Vous allez me dire pourquoi "Pohacontas" ? Parce que, à un moment, une de mes petites nièces voulait des pansements "de Walt Disney", exclusivement. Je n'avais trouvé que des Pocahontas...
     
    Tante Germaine m'a dit : "Tiens, maintenant tu mets des pansements Pocahontas ? Tu n'as pas passé l'âge ?" Sans compter les reflexions de la voisine, de la postière et de Monsieur Moochagoo (en pleine forme)..
     
    Je savais que Monsieur Moochagoo avait passé un an à Longyearbyen, une île Norvégienne, et je lui confiais que j'avais lu un article sur cet endroit dans le New York Times [supplément du Monde du 15/03/08]. Il me répondit qu'il avait passé là un séjour inoubliable, à 950km de Pôle Nord, en compagnie de moins de 2000 habitants et loin du monde.
     
    J'imaginais l'endroit, avec une nuit éternelle d'octobre à mars et une température extrêmement élevée en Eté de..6°C. Je n'osais pas penser à la température en Hiver.
     
    "Durant la nuit de l'Hiver je me ressourçais en méditant. Allez-y, c'est vraiment un conseil d'amis. L'Eté, à cause du jour perpétuel, il faut mettre des couvertures à la fenêtre, car il n'y a pas de rideaux".
     
    Personnellement je me voyais "enroulé" dans pleins de couvertures, je n'allais pas en gâcher une pour masquer la lumière du jour. "Et en dehors de la méditation que faisiez-vous ? Moi la méditation me donne des crampes."
     
    "Je buvais du thé, en imaginant les mirages du désert. Je les vois encore." Il était de nouveau à Longyearbyen..J'arguais que je devais changer mes pansements Pocahontas et, dehors, je profitais de la douceur de l'Ile de france.
     
    Belle journée.
     
    pocahontas002bis 
    Longyearbyen Longyearbyen
     

    Chambre de colère

     
    Depuis que j'avais raconté à Monsieur Moochagoo que dans le Ramayana, Kaikeyi la plus jeune femme du roi Dasaratha, père de Rama, piquait une grosse colère dans sa "chambre de colère" (krodhagara), il avait décidé de construire une "chambre de colère" à son propre usage.
     
    Monsieur Moochagoo possède une sorte de grange près de Samois, en bordure du Massif de Fontainebleau. Il y a donc aménagé une "chambre de colère", avec des murs capitonnés, un isolant phonique, etc. Il m'a invité à l'inaugurer. J'étais fort soucieux. Etait-ce bon pour mon dharma ?
     
    En entrant, il me remis une grande hache, en prit une, et me dit de penser à "toutes les choses négatives qu'il faut évacuer". Je lui demandais si je ne pouvais pas en garder un peu, il y a des choses négatives intéressantes quand on y pense un peu. Je pensais surtout à mon Moi négatif. On est forcément attaché à son Moi négatif, et puis dans la vie, ça peut servir. Mon Moi positif n'est pas toujours de bon conseil : "Ne bois pas, ne vole pas le Trésor Public, ne te réjouis pas des malheurs d'autrui...".
     
    Il y avait dans la pièce des meubles dépareillés, des lavabos ébréchés et toutes sortes de choses qu'on peut casser sans état d'âme. Monsieur Moochagoo chantait : "Quand on bâillonne la colère / La colère, la colère / Quand on bâillonne la colère / Elle fait le tour de la terre" *. Je lui trouvais l'air inquiétant et le "regard qui tue" de Daniel Day-Lewis dans "There will be blood". Il faisait tournoyer sa hache, non pour la planter dans le ventre de son ennemi, mais dans un lit de style mezzanine, dont les montants volèrent en éclat.
     
    La hache avait également déchiré un tas de vieux polochons, et les plumes commençaient à se répandre dans la pièce. On se serait cru dans un makura-nage ("oreiller-jeter"), pratiqué par les enfants japonais.
     
    J'avais mis mes lunettes de protection de bricolage en "polycarbonate incolore anti-rayure", et un casque de la guerre de 1940 trouvé dans la grange. J'étais sous un divan de style 1970 en plastique vert fluo, en attendant que Monsieur Moochagoo eut terminé de casser les dix-huit lavabos à coup de bouteilles de champagne (vides).
     
    Je pensais au "polycarbonate incolore anti-rayure", en me demandant si j'avais bien une peau anti-rayure, en raison des nombreux éclats de céramique projetés dans tous les sens. J'avais lâché la hache depuis le début, sachant que le premier coup de hache me couperait le pied en deux, sûr et certain.
     
    La "colère" de Monsieur Moochagoo fut enfin évacuée, et son regard qui tue avait disparu. Je pensais en moi-même que mon Moi négatif était toujours là, à ma grande satisfaction. Mon Moi négatif est probablement en "polycarbonate incolore anti-rayure"...
     
    Belle journée. 
     
    diableMoi négatif
     
    therewillbeblood_galleryposter
     
     
    * "Grève illimitée", de Dominique Grange. 

    La chasse

     
    La chasse était un thème souvent représenté dans les miniatures qui illustraient la vie des cours mogholes (cours du nord de l'Inde , de 1526 à 1857).
     
    Pour nous occidentaux ce sont de belles images d'un loisir et d'un divertissement.
     
    Pour les Moghols, ces miniatures de chasses sont profondément symboliques :
     
    • Le roi qui terrasse sa proie représente la civilisation face à la nature sauvage.
    • Le roi protège le peuple contre les fauves et les éléphants en rut.
    • En allant à la chasse dans les champs et les forêts, le roi délimite son territoire.
    • Pendant la chasse, le roi contrôle les gouverneurs en place et écoute les doléances des paysans et des bûcherons.

    Pour la petite histoire, dans la miniature du bas, la tête du roi est entourée d'un auréole. En 1580, l'empereur Akbar avait fait venir des jésuites à la cour. Ceux-ci n'étaient pas venus les mains vides, ils avaient amené six volumes de la Bible polyglotte de Plantin.

    Akbar avait fait copier les illustrations. Les images de la Bible furent brillamment transposées et pastichées par les artistes locaux. Ils transposèrent notamment, l'auréole des saints chrétiens - manifestation de la gloire divine - aux rois moghols, êtres surhumains et vénérés à ce titre par leurs sujets.

    akbar_selimMiniature moghole

    Akbar-Shah Jahan Miniature moghole

    auréole st hamalionFresque du Monastère Dionysiou, Mont Athos en Grèce, XVIème siècle

    Source : "Pouvoir et désir, Miniatures indiennes du san Diego Museum of Art", Paris musées, éd. Findakly, 2003

    Livre

     
    "Un livre est un grand cimetière, où, sur la plupart des tombes, on ne peut plus lire les noms effacés."
     
    Proust, "Le Temps retrouvé"
     
    !display_1616381Image de Burpee
     
    proust

    Tourments amoureux

     
    J'ai déjà parlé du Ramayana (épopée indienne entre -500 av JC et +100 après JC), où la princesse Sita, épouse de Rama, a été enlevée par le roi des Démons, l'infâme Ravana.
     
    Peu de temps avant de délivrer Sita, Rama est à nouveau en proie à un terrible chagrin :
     
    "On prétend que le chagrin s'estompe avec le temps ; mais ma peine à moi qui suis privé de voir ma bien aimée augmente de jour en jour. Ce n'est pas tant son éloignement qui m'afflige ni le fait qu'elle ait été enlevée ; non, ce que je regrette amèrement, c'est sa jeunesse qui passe. Ô vent, souffle depuis les lieux où se trouve mon amante et, après l'avoir caressée, caresse-moi à mon tour ; ton contact produit sur mon corps le même effet apaisant que la vue de la lune sur les tourments amoureux."
     
    C'est poétique, non ? En note, on nous indique que "le clair de lune, dans la convention poétique, est censé avoir un effet apaisant : la froideur de l'astre atténue le feu des tourments amoureux."
     
    De son côté, l'infâme Ravana est également victime du tourment amoureux : "Dans les Trois Mondes il n'est pas à mes yeux de femme comparable à Sita : elle a la taille fine, de belles hanches, son visage est semblable à la lune automnale, elle ressemble à une bimba d'or [fruit rouge semblable aux lèvres des femmes]...je brûle de désir."
     
    Les courtisans de Ravana lui conseillent d'harceler Sita sans relâche, et de la possèder sans son consentement. Hélas pour Ravana, "L'Esprit créateur", indigné par sa conduite passée, a lancé sur lui une "terrifiante malédiction" : "Dorénavant, si tu fais violence à une femme, ton crâne éclatera en cent morceaux, tu peux en être sûr."
     
    Voilà pourquoi, en réalité, Sita a pu préserver sa vertu.
     
     
    RavanaL'infâme Ravana
     
    RamHanuSitaRainReflectRama et la Princesse Sita
     
     
     
     

    "Les gâteaux viennent ici pour mourir"

     
    J'étais en train de lire que les ascètes de l'Inde ancienne étaient toujours représentés sous des banians (un figuier du genre ficus de la famille des moracées), c'était une convention. Tiens pensais-je, pourquoi des banyans ? Et bien tout simplement parce que la résine qui suinte des banyans servait aux ascètes à faire tenir leurs cheveux en chignons.
     
    En général les ascètes portaient les cheveux très longs, roulés en chignon (jata-mukuta) au sommet de la tête. Je continuais ma lecture...
     
    "Cahors, je sais oùkc'est, je sais qu'y a du pinard là-bas !" Monsieur Moochagoo était en train de bavarder avec un importun à la table d'à côté. L'endroit était bruyant, mais là...
     
    "Je détiens entre les mains une boîte de petits lapins en chocolats"..un homme en long manteau noir téléphonait un peu plus loin. Les conversations privées dans les lieux publics, c'est exaspérant. D'autant que tout près, une petite fille disait à sa mère : "Des asperges pour le déjeuner, je déteste les asperges".
     
    Je continuais : "Mughal painting experienced large-scale growth under the reign of Emperor Akbar" (La peinture moghole a pris une grande ampleur sous le règne de l'Empereur Akbar).
     
    C'est le moment que choisit Monsieur Moochagoo pour dire, alors qu'il venait d'être servi d'une tarte tatin : "Les gâteaux viennent ici pour mourir". Je reconnu une phrase célèbre de "Twin Peaks", mais je restais silencieux car la petite fille venait de réclamer pour la troisième fois : "Je veux du sucre avec les asperges !"
     
    Le voisin de Monsieur Moochagoo lui conseilla au même moment : "A vot'place je rajouterai un peu d'cannelle à vot'gâteau". Trop, c'est trop !
     
    Je comprend pourquoi les ascètes se réfugiaient dans des endroits isolés, et en particulier sous un banian, à l'intérieur d'une miniature moghole. Je recherche une miniature moghole paisible, où me glisser discrètement.
     
    Dure journée ! 
     
     moghol01
     
     
     

    Ghiyath ed-din Abdoul Fath Omar Ibn Ibrahim al-Khayyām Nishabouri

     
     
    "Au printemps, je vais quelquefois m'asseoir à la lisière d'un champ fleuri.
    Lorsqu'une belle jeune fille m'apporte une coupe de vin, je ne pense guère à mon salut.
    Si j'avais cette préoccupation, je vaudrais moins qu'un chien." (Poème XXV)
     
    "Mon tour d'existence s'est écoulé en quelques jours.
    Il est passé comme passe le vent du désert.
    Tant qu'il me restera un souffle de vie, il y a deux jours dont je ne m'inquiéterai pas
    c'est le jour qui n'est pas venu et celui qui est passé." (Poème XII?)

    "Rubayat", de Ghiyath ed-din Abdoul Fath Omar Ibn Ibrahim al-Khayyām Nishabouri, dit "Omar Khayyam" (serait né en 1048 et mort en 1131), poète et savant persan.

    khayyam2 

     

    "C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit.."

     
    "..Et moi, je lui tendais les mains pour l’embrasser.
    Mais je n’ai plus trouvé qu’un horrible mélange
    D’os et de chairs meurtris et traînés dans la fange,
    Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux
    Que des chiens dévorants se disputaient entre eux."
     
    "Athalie" (Le songe d'Athalie : Acte 2, scène 5), Racine
     
    Le texte de Racine est plus beau que le texte des dialogues de "Saw IV" :
    "Quel est son problème ?"
    "Les gens autour de lui n’arrêtent pas de crever !", etc.
     
    "A quand Saw VI...?", me demande Monsieur Moochagoo, "j'espère que la première aura lieu à Francfort. Et pour Saw VII, je retire mes chaussettes."
     
    Vraiment, c'est malin..
     
    racine

    Objet du désir

     
    Humayun, Empereur des Moghols et fils de Babur, avait perdu les territoires indiens conquis par ce dernier. Au cours d'une partie de chasse, il confia à son entourage qu'il voulait recouvrer son royaume au Nord de L'Inde, appelé à cette époque Hindoustan. C'était une entreprise périlleuse et Humayun était fort superstitieux.
     
    On décida d'utiliser un vieux procédé de divination : on enverrait trois cavaliers qui demanderaient leurs noms aux trois premières personnes rencontrées. Chaque cavalier revint avec un nom.
     
    Le premier voyageur rencontré se nommait Daulat (Etat-fortune), le deuxième Murâd (Objet du désir) et le troisième Sa'âdat (Félicité). L'Empereur fut rassuré, rassembla 15000 cavaliers..et gagna sa campagne.
     
    humayun2
     
    (Source : Le Livre d'Humayun, Gallimard 1996)
     
     
     

    Je fais pénitence et je m'en repens

     
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    Babur, fondateur de l'Empire Moghol dans le Nord de l'Inde, doit en 1527, affronter une coalition des Rajputs du Rajasthan. Il veut se concilier Dieu - Babur est musulman - et pour cela renonce au vin. Comme il aime "les festins et la boisson", il juge qu'il fait-là un gros effort.
     
    Après la victoire, il déclare : " Depuis que j'ai renoncé au vin, je suis dans le désarroi. Je ne sais ce que je dois faire et suis frappé de confusion. Tous se repentent et font pénitence. Moi, je fais pénitence et je m'en repens".
     
    baburBabur
     
    babur 2Babur et son fils Humayun
     
    Source : L'Inde Impériale des Grands Moghols, Gallimard 1997
     
     

    L'eau plate suisse

     
    Pour cette soirée dédiée à l'ampélographie, Monsieur Moochagoo souhaitait faire la découverte de vins provenants de cépages locaux : "On ne connaît pas assez le cornalin, l'amigne, la petite arvine et d'autres cépages produits exclusivement en Valais".
     
    Jamais je n'aurais dû accepter de boire "juste un verre", pour goûter un cépage autochtone du Valais.  
     
    Madame Snake qui n'aime que le champagne a trouvé que le vin du Valais avait le goût du Coca et elle ajouté : "Un jour, j'ai renversé du Coca sur un vieux poêle tout rouillé. Le poêle a été dérouillé vite fait ! Une boisson lancée récemment par Coca-Cola, décape et fait fondre l’émail façon vinaigre. La plupart des sodas font d'excellents décapants. Je fais tremper l'argenterie dedans... ."
     
    J'ai senti une certaine tension, alors j'ai vite changé de sujet : "Tante Germaine me conseille toujours d'ouvrir une bouteille de Montbazillac sur un gigot, ce vin donne des arômes à la viande." Monsieur Moochagoo me dit qu'il ne pouvait que l'imaginer pour l'instant, mais il voulait bien tenter l'expérience un jour.
     
    Monsieur Moochagoo avait préparé une queue de boeuf mijotée plusieurs heures dans du banyuls, vin doux catalan. Nous avons arrosé le plat avec un Cannonau Lakana de Sardaigne et Madame Snake a réclamé du Cacolac. Elle a eu ce commentaire vers la fin du repas : "On en a le bidon qui gargouille d'aise".
     
    Heureusement Monsieur Moochagoo chantait : "T'as voulu voir Vierzon / Et on a vu Vierzon / T'as voulu voir Vesoul / Et on on a vu Vesoul / T'as voulu voir Honfleur / Et on a vu Honfleur...On a voulu voir ta sœur / Et on a vu ta mère / Comme toujours..."
     
    J'essayais de relancer la conversation : "Architecturalement, la tête de veau ravigote manque de chic. Mais en ces temps de hausse des prix des produits alimentaires, un bon petit retour aux fondamentaux, ça fait du bien ! "
     
    Madame Snake demanda : "Et l'eau plate suisse, quelqu'un y a pensé à tester l'eau plate suisse ?"
     
    Belle soirée...
     
    chat ivre