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Rencontres fantastiques


Menhir "La Pierre Droite", détail.

Nous étions de nouveau au pied de La Pierre Droite, un menhir près de Maisse dans l'Essonne. Monsieur Moochagoo avait rapidement, mais soigneusement examiné le Menhir et avait constaté qu'il y avait une sorte de profil grâce à un trou qui pouvait passer pour un oeil.

Moi, j'étais occupé avec mes deux mains sur la paroi du menhir à sentir de faibles vibrations qui devaient être causées par le vent, assez fort ce dimanche-là. Je trouvais ce profil parfaitement inquiétant, et même sinistre.

Monsieur Moochagoo trouvait ce profil pittoresque et persifla : "En effet ce n'est pas le profil d'une bayadère ou d'un lapin de la jungle !"

Nous avions décidé de retourner faire de la randonnée aux environs de Maisse, en empruntant d'autres chemins. Dans le Bois de Malabri, j'avais failli avoir une crise cardiaque en me retrouvant en face d'une silhouette d'arbre mort, véritablement fantastique. Je n'aurais pas aimé voir cet silhouette la nuit.

Je préférais rire de la remarque de Monsieur Moochagoo : "Oui, pour les bayadères, il manquerait le son des violes et le bruit des tam-tams qui accompagnent les danses."

Nous avons bu notre petit blanc de Savoie.

Belle journée !
 

Silhouette fantastique ou Alien pétrifié, au choix.

Des billets comme de la glu

"Ainsy fault entrelasser si dextrement du vrai parmy du faux, en retenant souvent semblance de vérité, et si bien raporter le tout ensemble, qu'il n'y ait point de discordance du commencement au mylieu, ni de mylieu à la fin" (Jacques Aymiot 1513-1593, précepteur royal).

Monsieur Moochagoo estimait que je devrais lire des conseils plus récents que ceux de Jacques Aymiot pour améliorer la rédaction de mes billets. Moi je trouvais que c'était plus chic. On est snob ou on ne l'est pas.

Je lui fis remarquer que je n'écrivais hélas pas comme Gauthier de Costes, sieur de La Calprenède (1609-1663), dont Madame de Sévigné était folle.

Elle disait de lui :
"Le style de La Calprenède est maudit en mille endroits, de grandes périodes de roman, de méchants mots, je sens tout cela... Je trouve donc qu'il est détestable et je ne laisse pas de m'y prendre comme à de la glu. La beauté des sentiments, la violence des passions, la grandeur des événements et le succès miraculeux de leur redoutable épée, tout cela m'entraîne comme une petite fille".

J'aurais bien voulu moi aussi écrire des billets où s'expriment 'La beauté des sentiments, la violence des passions, la grandeur des événements', et où les lecteurs 'ne laissent pas de s'y prendre comme de la glu'.

"Vos connaissances ne cessent de m'impressionner", ricana Monsieur Moochagoo. "Si vous écrivez vos billets à la façon de Clarionte, ou le sacrifice sanglant  *, les lecteurs vont fuir. Vous me direz, avec vos trois lecteurs et demi, ça ne fera pas grande différence".

Belle journée !

* La Calprenède (1637)


Loisir

"A recevoir tant de cervelles étrangères, et si fortes, et si grandes, il est nécessaire que la sienne se foule, se contraigne et se rapetisse, pour faire place aux autres." (Montaigne)

Monsieur Moochagoo était inquiet pour ma cervelle, il trouvait que je lisais trop ; il avait peur qu'elle se rapetisse. Il estimait que l'action était la riposte la plus appropriée à mon problème. Il voulait m'emmener à Londres, aux Iles Fidji et dans le Désert de Gobi.

Pour Londres, je lui répondis : "Odi vulgum pecus et arceo*, spécialement dans Oxford Street", et l'informait qu'ils avaient tous la grippe, ce n'était pas le moment. Quand aux Iles Fidji et au Désert de Gobi, il aurait fallu s'y prendre à l'avance.

Il s'entêta : "Il vous faut une action qui stimule ce qu'il y a de meilleur en vous, en exprimant les plus hauts traits de votre nature".

Je lui expliquais les mérites de l'otium latin (le loisir), à ne pas mélanger avec l'oisiveté. Monsieur Moochagoo était d'avis qu'il faut toujours éviter le loisir, qui entraîne l'affaiblissement de la volonté et l'ennui. Seule l'action peut y remédier, c'est le prix à payer.

Je lui répondis que j'allais prendre le loisir d'y réfléchir.

Belle journée.

* "Je hais la foule et je repousse loin de moi son troupeau" (Le poète Horace)

Le repos et l'étude.

Des couloirs telluriques

"Les Menhirs font fonction d’aiguilles et réguleraient ainsi l’intensité énergétique des couloirs telluriques qui parcourent notre terre".

Nous étions au pied de La Pierre Droite, un menhir de 4,60m de haut et de 19 tonnes, près de Maisse (Essonne). Monsieur Moochagoo avait trouvé cette "information" sur internet et voulait vérifier si elle était vraie.

Nous venions de parcourir 15km depuis Boutigny-sur-Essonne. Nous nous étions perdus sur l'ancienne voie romaine, mais dans le Bois de la Chapelle Ste Anne, j'avais retrouvé le bon cap.

Au Camp des Romains, lieu-dit du Bois de Malabri, en buvant un rosé de Touraine et en admirant deux agités du motocross qui montaient une pente à 15% (et qui ne sont malheureusement pas écrasés au sol), Monsieur Moochagoo m'avait avoué son projet "scientifique".

Pendant que je buvais un jus d'orange, je jettais un coup d'oeil sur Monsieur Moochagoo. Il avait photographié le Menhir sous tous les angles, et maintenant regardait sa boussole et un instrument bizarre.

Histoire de meubler la conversation, je demandais ce que c'était : un micro-onde ultra-perfectionné, un modulateur de champs d'invisibilité,  un générateur anti-gravifique ? Il me répondit : "Hum !", en se raclant la gorge.

Au bout d'un quart d'heure, il affirma : "J'en arrive à la conclusion que tout cela ressemble à un gros canular". Nous avons repris le train à Boigneville.

Belle journée !


La Roche-à- Gentil (ou La Pierre Droite)

Le Jeu Inconnu

J'avais le choix entre une phrase d'Antoine Blondin : "Je vis au seuil de moi-même, à l'intérieur il fait tout noir", et une "porte assoiffée". Le jeu se compliquait, je n'aurais jamais du accepter d'y participer.

La première étape avait consisté à commenter Hector Berlioz : "Le temps est un grand maître dit-on. Le malheur est qu'il tue ses élèves."  Je m'en étais bien sorti. Jouer avec le temps est un de mes passe-temps favori. Tante Germaine aurait pondéré cette affirmation par un : "Ce n'est quand même pas comme jouer à saute-moutons, tu exagères."

Je choisis : "Je vis au seuil de moi-même, à l'intérieur il fait tout noir", les portes assoiffées, ce n'est pas mon truc. Mais j'avais tort, c'était un piège, car Antoine Blondin était assoiffé d'alcool en permanence, et j'aurais dû choisir la porte.

Je commençais à faiblir, ce jeu était trop compliqué. Monsieur Moochagoo, un sourcil levé me regarda avec hauteur en disant: "Auf einfache Wege schickt man nur die Schwachen" (Sur les chemins faciles, on n' envoie que les faibles) [Herman Hesse].

Je me repris. Il fallait faire un nouveau choix entre une "vache prédatrice", (à ne pas confondre avec "L'attaque de la vache géante de l'espace"), et un jardin zen hors du temps.

Monsieur Moochagoo m'offrit une part de fromage "La vache
qui rit", avec son air de rien qui me fit penser à cette citation de Jules Renard : "Avec son air de rien, il est bon à tout". Il ajouta : "C'est un jeu qui peut se jouer sur des semaines, nous avons tout notre temps".

Je lui répondis que j'avais l'impression d'être un vieux journal taché et graisseux qui a enveloppé des sandwiches. Il était ravi, c'était le bon état d'esprit qu'il fallait avoir. Je choisis le jardin zen.

Belle journée.


Crapaud vivant

Tante Germaine lisait un document sur la Confrérie de Sainte Anne des Palefreniers du Pape, très active à l'époque du Caravage (1571-1610). Je lui demandais si cette confrérie s'occupait alors, d'éventuelles fractures des poignets des papes.

Elle me répondit : "Je sais que chez toi, l'imagination et la passion sont "les folles du logis" de ton esprit, mais il faut respecter ce pauvre Pape Benoît XVI, déjà vilipendé par la presse".

Ma voisine m'avait dit ce matin : "Mangez un crapaud vivant en vous levant et rien de pire ne vous arrivera de la journée". J'aurais du suivre son conseil, quoique les crapauds soient rares au Parc de Sceaux.

Et comment persuader un crapaud
vivant de se laisser avaler ? Il n'aurait probablement pas été d'accord et aurait émis du venin pour marquer son opposition. Le sens du sacrifice se perd aussi chez les crapauds, alors qu'ils avalent des araignées, des insectes et des limaces vivants, sans vraiment y penser.

J'avais failli lancer à Tante Germaine : "Dans chaque église, il y a toujours quelque chose qui cloche" [Jacques Prévert], mais je me tins coi.

Belle journée !


Sprezzatura

un compteur pour votre site 06-22

Descartes a dit avec humour : "Le bon sens est la chose au monde la mieux partagée : car chacun pense en être bien pourvu". Mais, au sud de la forêt de Compiègne, dans un
nième chemin à nouveau impraticable, je me demandais si nous avions vraiment eu du bon sens en prévoyant ce parcours.

Le chemin était envahi d'herbes aquatiques avec des plaques de boue, malgré les tranchées des deux côtés. Je venais d'écraser sur mon bras un sixième taon. Tous mes efforts pour les éloigner avaient été vains.

Crotté jusqu'aux genoux et optimiste, Monsieur Moochagoo  avait lu dans un ouvrage de Richard Regvald sur Heidegger qu' "Un chemin impraticable reste toujours un chemin. Il nous porte, à sa façon, vers un autre chemin". Mon moral en prit un coup, car je trouve aussi Heidegger impraticable.

La sprezzatura, une sorte de nonchalance, voilà ce qui caractérisait l'attitude de Monsieur Moochagoo dans ces chemins marécageux. Il semblait suivre l'avis de Baldassare Castiglione : "..user en toutes choses d'une certaine nonchalance, qui cache l'artifice, et qui montre ce qu'on fait comme s'il était venu sans peine et quasi sans y penser"

Nous avons quitté le chemin pour marcher dans les sous-bois, guère plus praticables et barrés de petits ruisseaux difficiles à franchir. Enfin nous sommes arrivés sur une route empierrée et sèche. Monsieur Moochagoo dit d'un air pincé : "Rien n'est plus banal que de marcher sur ce genre de chemin".

J'ai décidé de suivre "ce genre de chemin", sur les dix derniers kilomètres. Pour nous changer les idées, je posais une question que j'avais lue dans "La cantatrice chauve" de Ionesco : "Les petits nombres peuvent être plus grands que les grands nombres ?"

J'ai eu droit un regard professoral et à une longue, longue "explication".

Belle journée !


Champignons bizarres (ou blob extraterrestre, au choix), sur une souche.

Son petit chien et son téléphone

Moi : Ce matin, au Parc de Sceaux, j'ai vu une dame promener son petit chien et son téléphone portable. Elle avait son chien au bout d'une laisse, et son téléphone portable au bout du bras. Elle regardait le téléphone avec une profonde affection.

Moochagoo : L'amour de son téléphone portable est une chose importante de nos jours.

Moi : A un moment le chien a fait son petit pipi, forçant sa maîtresse à s'arrêter.

Moochagoo : Et le téléphone a fait son petit texto ?

Moi : Les lettres du texto ont même débordé, il y en avait un peu partout.

Moochagoo : Envoyer des lettres de texto partout ! Il y a des limites à respecter !

Moi : Je ne vous le fais pas dire. A un moment le téléphone de la dame a fait : "Meuuuuh".

Moochagoo : Sans doute un problème d'identité. Sa maîtresse le faisait tourner en bourrique ?

Moi : C'est troublant ! La dame s'est mise à parler au téléphone avec douceur.

Moochagoo : Au moins ce n'est pas un téléphone qui laisse sans voix !

Moi : Je rêve pourtant d'un téléphone qui laisserait sans voix ! Surtout dans le métro !


 

Portrait janséniste





Nous regardions la reproduction du tableau de Charles de La Fosse (1636-1716) : "L'enlèvement de Proserpine" (1673), dont le style exubérant plaisait beaucoup à Monsieur Moochagoo.

Il voulait qu'un peintre fasse son portrait à la manière de Philippe de Champaigne, mais dans un style austère, "janséniste". Néanmoins, il avait des scrupules : "Un portrait trop flatteur me rendrait ridicule. Et je me méfie de la vanité et de l'aveuglement qui peuvent se cacher dans mon propre esprit. Saurais-je être à la hauteur ?"

Je citais Lao Tseu : "On perce des portes et des fenêtres pour créer une chambre. C'est par ces vides que c'est une chambre." et commentais : "Votre portrait sera réussi non par les traits et les couleurs, mais par l'âme invisible qu'on pourra y discerner.

Je l'entendis ricaner : "J'aime bien cette phrase de Lao Tseu ; pour ceux qui ont le cerveau vide, c'est encourageant".

Je lui demandais si c'était un de ses apophtegmes : "Vous savez ce qu'en dit Théophile Gautier, dans le Capitaine Fracasse, à propos d'un personnage : '..apophtegmes et maximes [...] lui suppéditaient en la mémoire'."

Il n'y a rien de plus terrible que le regard de Monsieur Moochagoo, mais j'y survécu puisque j'écris ce billet.

Il me dit : "Voilà un apophtegme : "La vérité fait rarement l'unanimité quand elle apparaît" *. Je n'y souscris d'ailleurs pas du tout."

Alors là, il est vraiment guéri.

Belle journée !

* in "Le premier jour" de Marc Lévy


Portrait "janséniste" d'Arnaud d'Andilly par Philippe de Champaigne (1667)

"Des joies, que garde-t-on ?"

Monsieur Moochagoo me confia : "J'ai arrêté de pleurnicher sur mes petites misères, car ça manque vraiment de charme".

Il avait été au Louvre, pour compléter ce qu'il avait lu dans dans son livre sur "L'Art au XVIIème siècle" de Rosa Giorgi (éd. Hazan). Dans une des salles consacrées aux peintres français du Grand Siècle, il vit le tableau monumental (3,60m x 6,78m) de Philippe de Champaigne (1602-1674) : "Apparition de Saint Gervais et de Saint Protais à Saint Ambroise" (1658).

On peut  y voir Saint Gervais et Saint Protais face à Saint Ambroise, sur un petit nuage à quelques centimètres du sol. Monsieur Moochagoo, impressionné par  les dimensions du tableau avait soudain eu la vision - "par un effet de mon imagination" dit-il - de Michael Jackson, sur le même genre de nuage. Il avait beaucoup rit intérieurement. Cela lui avait servi de purgation morale, de catharsis ; il s'était senti aller mieux.

Pour encourager ses nouvelles dispositions d'esprit, je lui parlais d'un poème de Li Bai (701-762, poète chinois de la dynastie Tang) : "Dans l'univers, toute chose est éphémère / De toutes les générations, le temps est l'hôte / La vie passe comme un songe / Des joies, que garde-t-on ?"

Je précisais qu'en dehors de ses interrogations taoïstes, Li Bai avait un penchant pour la bouteille : "Parmi les fleurs un vase d'eau de vie / Je me sers seul, privé de compagnon. / Mon bol levé, la lune je convie / Nous sommes trois, mon ombre faisant front / La lune, hélas, de l'art de boire ignore / L'ombre me suit, ce n'est là que raison / Soyons amis, lune, ombre, un temps encore / Joyeux, prenons du printemps à foison."

Ce penchant pour la bouteille aurait causé sa perte. Mais on parle aussi d'un élixir de longévité qui l'aurait empoisonné.

Monsieur Moochagoo fut amusé : "Un élixir de longévité qui provoque la mort, ça laisse rêveur...".

Belle journée !

Partie du tableau de Philippe de Champaigne :

Une sorte de ballet champêtre


Ma voisine pense que Michael Jackson a été "tragiquement enlevé à l'affection des siens". Elle disait : "Ce sont toutes nos larmes qui tombent en même temps. Mais les grands artistes ne meurent jamais, Michael Jackson n'est donc pas mort. Il a donné son âme à la musique".

Je la quittais avant qu'elle ne me dise : "Le linceul de la tristesse s'est abattu sur mon âme". J'avais déjà donné, comme on dit, avec Monsieur Moochagoo, qui depuis dimanche matin va très bien. Son incurable mélancolie s'est subitement évanouie.

Il avait trouvé le moyen de se défaire de ses sentiments négatifs si adhérents. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais la tristesse est toujours adhérente, alors que la joie ne colle pas, "même quand on en applique que très peu". Tante Germaine ajouterait immédiatement en buvant son thé : "Pour la joie, moi j'utilise la SuperGlue3".

Je m'étais aperçu que Monsieur Moochagoo allait mieux, en Forêt de Hallate au sud de Pont-Ste-Maxence. Nous étions arrivés au Poteau du Mont Pagnotte, et descendions la Route du Mont Pagnotte où passe le "GR12".

A cet endroit, la "route" sur 500m, est un chemin étroit, très en pente. Avec nous descendaient cent cinquante cyclistes en VTT, par paquets de dix, qui faisaient une sorte de rallye. Une trentaine de joyeux randonneurs de Goussainville s'efforçaient de monter. Subitement, la forêt, qui avait été quasi déserte, prenait des allures de métro à 18h.

Nous avons réussi à passer avec forces politesses, sourires et plaisanteries de la part de Goussainvillois. Je dis à Monsieur Moochagoo : "Nous pourrions improviser une sorte de ballet champêtre avec les cyclistes et les randonneurs de Goussainville, ce serait beau".

Monsieur Moochagoo me lança un regard glacial, où je pus lire un profond mécontentement. C'était formidable, il était redevenu lui-même. Je bus sereinement un rosé "Coteaux du Varois en Provence".

L'après-midi nous avons croisé en pleine forêt, sur un chemin envahi de fougères et loin de tout, un homme assez grand et mince, avec un curieux front immense. Il était habillé d'une chemise avec cravate, d'un pantalon impeccable, et de mocassins en cuir. Il nous a dit bonjour en souriant.

Belle journée !


Si ça fonctionne, c'est parce que ça fonctionne.

Tante Germaine lisait "Le Colonel Quaritch" de Sir Henry Rider Haggard (1856-1925) , au moment où le héros se désespère : "Cette femme va me détruire ! Quel démon !" J'étais un peu déçu. Je préfère un autre genre de phrases, du style : "Par une profonde nuit d'orage, une effroyable silhouette hurla..."

Je revenais pour les états d'âme de Monsieur Moochagoo, démoralisé depuis la mort de l'immortel interprète de "Thriller". Elle me regarda droit dans les yeux : "Ne lâche pas prise et continue ton enquête sur Poussin, c'est une bonne piste. Tu devrais lire "Regarder Ecouter Lire" (Plon, 1993), de Claude Lévi-Strauss. Il parle de Nicolas Poussin avec intelligence. Tiens, voilà le livre."

Je lu la partie concernant Poussin, et j'y découvris cette pensée du peintre : "...les vingt-quatre lettres de l'alfabet servent à former nos parolles et exprimer nos pensées, de mesme les linéaments du corps humain servent à exprimer les diverses passions de l'ame pour faire paroistre au dehors ce qu'on a dans l'esprit".

C'était un bon début. Par ailleurs Delacroix, critique de Poussin, disait : "qu'il avait l'habitude, dit-on, de faire de petites maquettes pour avoir des ombres justes [...], petites maquettes éclairées par le jour de l'atelier".

J'approchais Monsieur Moochagoo avec beaucoup de prudence. Il était toujours accablé et regardait "Bad" à la télévision. Dans Bad, on voyait un Michael Jackson au sommet de sa forme. Quel terrible contraste !

Je lui expliquais qu'il devrait exprimer ses tourments intérieurs par les "linéaments" de son corps, "pour faire paroistre au dehors", ce qu'il avait dans l'esprit. Et j'ajoutais que construire une petite maquette de théatre, où il mettrait en scène ses craintes, serait une bonne idée.

Je le quittais sur la pointe des pieds. Ma voisine me fit remarquer : "Si ça fonctionne, c'est parce que ça fonctionne, car, quelque part vaux mieux que nulle part".

Belle journée !


N. Poussin : "Et in Arcadia ego" 1647, inspiré du tableau de Le Guerchin.

La légende des intestins

Le Martyre de Saint Erasme (N. Poussin)

Voulant venir en aide à Monsieur Moochagoo dont le moral était en berne, je me penchais sur les peintres du XVIIème siècle, domaine où il n'avait trouvé finalement aucun réconfort quant à ses fins dernières.

Je préférais m'inspirer du conseil suivant : "Parfois c'est le silence, parfois c'est la poésie, mais de toutes façon, c'est toujours l'art qui nous sauve" (Baudelaire ?). Je voulais trouver des oeuvres du Grand Siècle, qui lui rendent optimisme et gaité. Tante Germaine m'avait dit : "Vois du côté de Nicolas Poussin, il y a de belles choses".

Alors que je m'attelais consciencieusement à une lecture biographique de Nicolas Poussin, je constatais que sa première oeuvre publique - à  Rome, où il s'était installé - avait été : "Le Martyre de Saint Erasme" (1628).

Je regardais attentivement la reproduction du tableau. On y voit que Saint Erasme (mis à mort en 303), se fait arracher les intestins par enroulement sur un treuil. L'image est réaliste, je ne me sentais pas très bien.

Heureusement l'auteur de la notice du tableau, nous précise que : "La légende des intestins dévidés aurait été forgée au XIVe siècle à Gaète où se trouvait son tombeau" *. Je respirais, le pauvre n'avait pas subit réellement ce supplice.

Le véritable supplice n'avait pas été aussi terrible. On lui avait seulement enfoncé une alène sous chaque ongle des doigts, puis on l'avait brûlé au fer rouge et enfin arrosé d’huile bouillante. A la suite de quoi, il était mort. Cela me ramenait aux fins dernières. Peste et choléra !

Je crois que Nicolas Poussin n'était pas une bonne idée. Je demande si je ne devrais pas me tourner vers le XVIIIème siècle et les fantaisies de Watteau.

Je vais remonter le moral de Monsieur Moochagoo !

Belle journée !

* Notice : Stéphane Lojkine , 05/11/02.