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"C'est galère !"

 
Monsieur Moochagoo ne voulait pas que je l'approche, il avait passé les dernières heures dans une décharge à chercher "quelque chose". Nous étions dans un ascenseur et - c'est vrai - il y avait comme une odeur de fromage avancé et de poisson pourri. Heureusement, il n'avait pas entraîné un nuage de mouches avec lui, car j'avais oublié mon chasse-mouches en crin de cheval.
 
Je voulu détendre l'atmosphère en parlant des chasses-mouches en poils de queue de yaks, utilisés lors des manifestations tantriques, mais il me répondit : "Notre vie, à quoi la comparer ? A la goutte de rosée secouée du bec de l'oiseau aquatique, où se mire le reflet de la lune ?" [Dogen, Maître Zen, 1200-1253] 
 
Ses bas de pantalons étaient d'une couleur brun foncé. Cette couleur couvrait la couleur bleue d'origine. Le brun était parsemé de choses gluantes blanches qui semblaient bouger. C'étaient des larves qui ressemblaient à de gros asticots. Je lui en fis la remarque. Il continua à citer Maître Dogen, semblant se parler à lui-même : "Si tu ne trouves pas la vérité à l'endroit où tu es, où espères-tu la trouver ?"
 
N'empêche, à l'endroit où nous étions, je me bouchais le nez pour éviter les odeurs nauséabondes. Une apnée salutaire, car Monsieur Moochagoo ouvrit une boîte métallique rouillée et tachée. Il s'en dégagea une odeur de pipi de chat et de beurre rance. Il en sortit de la pulpe de fruit de Gingko Biloba, qui contient en effet de l'acide butyrique, et qui dégage "une odeur forte et désagréable".
 
Nous sortîmes de l'ascenseur. Je respirais un grand coup. J'aperçu des gens qui mettaient une table basse dans le deuxième ascenseur. Cet table basse avait un dessus en verre. On voyait à travers, des casiers en bois avec de multiples graines ou de petits cailloux. Ils mirent la table basse de travers. Des graines et des cailloux se répandirent sur le sol de l'ascenseur. Celui qui dirigeait les opérations me dit : "C'est galère !"
 
Il y a des jours comme ça...
 
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Hexakosioihexekontahexaphobie

 
Au Parc de Sceaux, je regardais une jeune fille qui faisait le tour du Grand Canal (3km) en lisant, sans jamais regarder devant elle, ni trébucher et encore moins tomber dans l'eau. Elle marchait d'un pas rapide, les yeux fixés sur les lignes du livre.
 
Moi si je faisais cela, j'aurai mal au coeur assez rapidement, je trébucherai et je tomberai dans le Canal. En prime, Monsieur Moochagoo m'écraserait les doigts quand je tenterai de sortir de l'eau, ou tel Alain Delon dans "La Piscine", il me maintiendrait la tête sous l'eau. Je dois avouer cependant que le Canal n'a que 50cm d'eau de profondeur ; me noyer serait difficile. En plus Monsieur Moochagoo, malgré un caractère ombrageux, n'a pas l'esprit criminel.
 
Dans l'autre sens un jeune asiatique avait un t-shirt où étaient notés la somme des carrés des premiers sept nombres premiers : 2²+3²+5²+7²+11²+13²+17² = 666. Je fus soudain pris d'une crise hexakosioihexekontahexaphobie aigüe  [peur du nombre 666].
 
Cette crise fut atténuée par le passage d'un groupe d'une vingtaine d'enfants de quatre à cinq ans qui avaient une incroyable énergie. "Elodie et Enola arrêtez immédiatement...j'ai dis arrêtez. ARRÊTEZ !!!!...Elodie et Enola, je suis très en colère, car vous n'écoutez pas." Le responsable, grand et assez fort, regardait Elodie et Enola, l'oeil sévère. J'étais impressionné, mais pas les enfants, question d'habitude, sans doute.
 
A l'arrière du groupe une autre responsable disait : "Ne restez jamais derrière moi", en s'adressant à Martin qui se mit juste derrière elle, en tournant au fur et à mesure qu'elle se retournait.
 
Je me demande parfois, si les très jeunes enfants n'ont pas un petit côté diabolique.
 
akira hanzo_fluid_inspirationImage Akira Hanzo
 

Pas drôle !

 
La mémoire est capricieuse, je n'arrivais pas à mettre un nom sur la figure de cet homme rencontré à Chatelet, sur le quai du RER. A vrai dire je n'arrivais pas à me souvenir du visage non plus. Que dire ? Car lui me reconnaissait parfaitement. Nous nous étions connus chez les Spouts autour d'un feu de camp, en avril.
 
Je n'avais pas un très bon souvenir des Spouts. Je m'endormais pendant les feux de camps, bercé par des chansons nulles et des discours absolument lénifiants. La nuit c'était pire : odeurs de pieds (personne ne se lavait), ronflements, pluie et froid. Sans compter le sol peu rembourré et parsemé de petits cailloux qui empêchent de dormir.
 
Tout est revenu d'un seul coup, bien sûr, c'était M.C., celui qui nous racontait des histoires drôles, pas drôles. Il commençait lentement en se trompant trois ou quatre fois, durant la longue, très longue l'histoire. Un peu avant la fin, il était tordu de rire. La chute de l'histoire arrivait, et ce n'était JAMAIS drôle.
 
Les critiques tombaient : "Weeeeuuuu, t'es naze, c'est même pas drôle, il est nul ce mec", etc, etc. Aucun reproche ne décourageait M.C. ; raconter des histoires pas drôles était une sorte d'apostolat.
 
Sur le quai du RER, il était habillé d'un costume cravate. Il travaille chez un notaire, comme quoi les histoires pas drôles mènent à un métier qui n'est pas drôle. C'est toujours ça.
 
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Cultiver son for intérieur

 
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"L'habitude de parler comme si nous avions une vertu contribue beaucoup à nous persuader que nous la possédons". Monsieur Moochagoo aimait bien cette phrase de Madame de Sévigné, qui eut quelques ennuis avec le parti des dévots, car elle avait son franc-parler, et était accusée d'être "un peu trop guillerette".
 
Nous étions assis dans un champ de fleurs de bruyère (genre Calluna), en Forêt de Fontainebleau. Les petites abeilles étaient en nombre, et se partageaient les fleurs avec les bourdons et les guêpes. Madame Snake est la cible favorite de ces charmants insectes. Heureusement elle n'était pas là ; elle eut fini la journée le visage boursouflé.
 
Nous avions bu notre café, et Monsieur Moochagoo me demanda de lui servir de scribe, car il avait un pansement autour de son index. Il avait décidé de "cultiver son for intérieur, mais sans excès" et voulait se donner les moyens de le faire dans un proche avenir.  Je notais, et demandais une précision : "Est-ce comme la culture des pieds de tomates, faut-il supprimer tous les rejets, de façon à privilégier la pousse du for intérieur ?"
 
Il y eut un très long silence, rythmé par le bourdonnement des abeilles, Monsieur Moochagoo avait le regard fixe. Cela me fit penser à Sainte Thérèse d'Avila : "L'âme est alors suspendue, au point qu'elle semble toute entière hors d'elle-même." Il semblait hors de lui-même, presque "tout entier". Par une sorte d'effort, il rentra à l'intérieur de son for.
 
Le voyant plus détendu, je passais  à une autre question : "Parlons-nous du for intérieur tout près de la surface, ou du for intérieur au plus profond de soi ?"
 
Croyez-moi si vous voulez, mais Monsieur Moochagoo m'a battu froid pendant le reste de la randonnée.
 
J'en parlais à Madame Snake qui me répondit : "A propos de fort, je me rappelle de Fort Laramie dans le Wyoming. Qu'est-ce que j'avais été déçue, il n'y avait pas d'enceinte en bois, comme dans les westerns".
 
Ah, là, là.
 
Fort LaramieFort Laramie, Wyoming.
 
GUEPEBISDessin Snake
 
 

Mimi

 
"Tu'l mets en face de toi, t'as peur ou t'as pas peur ?" Au Musée du Quai Branly, une petite fille montrait une "Effigie en plume" d'Hawaï à sa copine qui répondit : "Bweeeuaouaaa" en gloussant. Moi je n'étais pas très rassuré et je trouvais que cette effigie me regardait avec air à vouloir me mordre, même derrière une vitre de plexiglass. J'en fis part à Monsieur Moochagoo, qui me dit d'un air aimable : "N'approchez pas vos doigts et vous ne risquerez rien".
 
Ce matin, à mon grand soulagement, après sa séance d'auto-hypnose, j'avais constaté que Monsieur Moochagoo ne s'était transformé ni en Terminator, ni en Predator et encore moins en Alien qui dégouline de bave acide. Il voulait augmenter sa "qualité d'écoute empathique", être différent de ce qu'il avait été jusqu'à maintenant.  
 
J'avais répondu : "La différance est la différence qui ruine le culte de l’identité et la dominance du Même sur l’Autre ; elle signifie qu’il n’y a pas d’origine (unité originaire). Différer, c’est ne pas être identique."* Il avait fronçé les sourcils : "Qu'est-ce c'est que ce charabia ?" J'avais sobrement commenté : "Et votre nouvelle qualité d'écoute empathique ?" Je l'avais sentis confus, ce qui changeait un peu de son comportement habituel.
 
Nous étions partis au Musée du Quai Branly pour faire une recherche dans la Bibliothèque, mais celle-ci était fermée pour travaux. Monsieur Moochagoo avait proféré : "Damned" (en anglais), et nous avions acheté un billet pour voir les collection permanentes.
 
Monsieur Moochagoo m'avait expliqué pourquoi les Mimi, pour les aborigènes d'Australie, sont des être "facétieux" qui "vivent cachés à l'intérieur des roches", alors que les Maam sont des "esprits plus sombres" impliqués dans la sorcellerie. **
 
Ne voulant pas être en reste, je dis : "Personnellement ma préférence va aux Mimi", mais Monsieur Moochagoo me regarda comme si j'étais le cancre au fond de la classe, qui farfouille dans son nez.
 
Il continua : "Les Grands Ancêtres donnèrent aux Aborigènes, sous forme de rêves, le souvenir de leurs exploits lorqu'ils parcoururent les chemins sacrés en donnant vie aux roches, aux plantes et aux animaux. Chaque tribu, chaque clan, chaque initié est le gardien de rêves qui indiquent comment parcourir les chemins sacrés".
 
Moi, le dernier rêve dont je me souviens, c'était samedi dernier, j'avais vu la fée Mélusine, serpente du nombril au bas du corps. Ce n'était pas un rêve très mimi.
 
* Lucie Guillemette et Josiane Cossette (Université du Québec à Trois-Rivières), sur Derrida.
 
** Les mots en italiques sont du Musée du Quai Branly.

 
DSC04332Effigie en plume d'Hawaï (XVIIIème, prêt du British Museum)
 
 mimi femme esprit des roches assise_Irvala 1903-1976Femme Mimi, esprit des roches, dessinée par Irvala.
 
 
 
 

"Aie confiance, Crois en moi"

 
Monsieur Moochagoo s'intéresse à l'auto-hypnose pour "éliminer la tension nerveuse". A propos de nerveux, il  m'a rapporté que lorsqu'il était jeune, il criait "au chat" quand il quittait la maison de ses parents, pour énerver le chien. Côté calme, il ne pouvait pas dormir sans un petit polochon dénommé "Titi".
 
Cela me fit penser à Tante Germaine, qui m'avait raconté qu'elle dormait avec un nounours, car "l'avantage d'un nounours, c'est que ça sent bon et que ça ne ronfle pas....." Comme je ronfle parfois, je n'avais pas fait de commentaire.
 
Proust a parlé du "paysage accidenté des heures", c'est exactement le cas quand je suis avec Monsieur Moochagoo. Quand il me raconte quelque chose, je dois souvent appliquer le conseil de Coleridge, une "momentanée suspension volontaire de l'incrédulité". Mais son nouveau projet d'auto-hypnose me laissait totalement incrédule.
 
Pour moi l'hypnose c'est Moogly et le serpent Kaa. "Aie confiance, Crois en moi, Que je puisse, Veiller sur toi...Fais un somme, Sans méfiance, Je suis là,  Aie confiance, Le silence propice te berce, Souris et sois complice, Laisse tes sens glisser vers ces délices tentatrices" [Le Livre de la Jungle, Disney].
 
Auto-hypnose ? Monsieur Moochagoo va-t-il libérer les forces obscures de son inconscient. Je ne tiens pas à me retrouver comme Moogly avec un Monsieur Moochagoo transformé en Kaa.
 
Aux abris !
 

kaaqs5Image Disney
 
kaaImage Disney
 
 

Question de style

 
Hier, Tante Germaine m'a déclaré que, lorsqu'elle porte des chaussettes avec ses converses, elle préfère les chaussettes batman ou spiderman. Elle m'a dit : "Tu devrais porter de chaussettes simpsons ou bidochon, ça en jetterait !"
 
Moi : "Euh, ouai, ouoofph"
 
Tante Germaine : "Et surtout ne crois pas que les chaussettes noires font partie intégrante du bon goût chez l'homme ! Mais garde tes chaussettes blanches pour les baskets et le sport !"
 
Moi : "Ah oui, oui."
 
Tante Germaine : "Et ce charmant Monsieur Moochagoo, comment s'habille-t-il en ce moment ?"
 
Moi : "Charmant ? ça dépend des jours. En ce moment il a des chaussettes grises avec un short bleu et des chaussures blanches. Il a renoncé aux talons aiguilles."
 
Tante Germaine : "Quoi, des talons aiguilles !!!!"
 
Moi : "Je plaisante !"
 
Tante Germaine : "Ce soir je me mets à la mode tecktonik : un jean slim, mes converses, avec en haut quelque chose qui brille avec une veste zippée, mais la coiffure style Mondoteck, j'abandonne."
 
Moi : "Style Mondoteck...avec ou sans la crète ?"
 
Tante Germaine : "J'hésite, j'hésite..oui, un jean, n'importe, mais assez serré, un tshirt ajusté, pas moulant, style Stereo Panda, une veste en cuir, et des chaussures montantes tendance Air force One".
 
Je me demande si je ne préfère pas les discussions sur les prolepses et les analepses, tout compte fait...
 
Une journée mode !
 
coiffure
 
Danseuse du Groupe Mondoteck, Lilie Azian 
 
coiffure-tecktonik-7Coiffure Tecktonik [1ère photo]
 
 
 

La mort du mille-pattes

 
"Les deux longues antennes accélèrent leur balancement alterné. L’animal s’est arrêté au beau milieu du mur, juste à la hauteur du regard. Le grand développement des pattes, à la partie postérieure du corps, fait reconnaître sans risque d’erreur la scutigère, ou « mille-pattes-araignée ». Dans le silence, par instant, se laisse entendre, le grésillement caractéristique, émis probablement à l’aide des appendices bucaux.

Franck, sans dire un mot, se relève, prend sa serviette ; il la roule en bouchon, tout en s’approchant à pas feutrés, écrase la bête contre le mur. Puis, avec le pied, il écrase la bête sur le plancher de la chambre." ("La jalousie", Robbe-Grillet) 

A chaque fois que je lis la mort du mille-pattes, je pleure à gros bouillons. Monsieur Moochagoo me tendit une boîte de mouchoirs en papier, il connaît ma sensibilité aux lectures tristes, où les mille-pattes sont victimes de dramatiques événements. Car c'est une affaire sordide, un crime terrible : le lâche assassinat d'un mille-pattes par un être humain. Un événement qui glace le sang des plus endurcis.

En l'occurrence, Monsieur moochagoo restait de marbre, il n'était pas touché et n'était même pas triste. Il étudiait les laryngales en hittite, un domaine de la linguistique qui m'endort instantanément. Pour lui, c'était le bonheur, la félicité, l'extase, et la mort d'un mille-pattes n'était qu'un épisode négligeable en regard de la béatitude provoquée par les laryngales.

J'arrêtais de pleurer pour que mes larmes ne mouillent pas la moquette neuve. "Vous avez des émotions de midinettes ; vous devriez écouter le clapotis apaisant de votre musique intérieure", dit Monsieur Moochagoo avec son petit sourire en coin, façon Dc House, qui a le don de m'énerver.

Du coup, j'écoutais ma musique intérieure préférée : "All I want is the best for our lives my dear, and you know my wishes are sincere. What to say for the days I cannot bare. A Sunday smile we wore it for a while. A Sunday smile we paused and sang....A Sunday smile and we felt true..." ("A Sunday smile", Beirut). Une musique aussi voilée et mélancolique qu'une vieille chanson de marin.

Malheureusement c'est le genre de chanson qui fait aussi pleurer à gros bouillons. Monsieur Moochagoo me présenta à nouveau la boîte de mouchoirs, et cita Rousseau : "Combien de fois, m’arrêtant pour pleurer à mon aise, assis sur une grosse pierre, je me suis amusé à voir tomber mes larmes dans l’eau".

Une journée lacrymale.

A Sunday smile : http://www.youtube.com/watch?v=MAir96N3iOs

scutigèreScutigère (Mille-pattes)

hittitepictogrammes hittites


Y va être vexé, y l'en ramènera plus !

 
Un rat noir (de l'espèce Rattus rattus ou rat des champs), est passé à un mètre de nous. Il semblait chercher, sur les bords de l'Etang du Moulin à Renard (Forêt de Versailles), quelques miettes de pain qui auraient échappé aux canards et aux mouettes.
 
Au même moment, une grèbe huppée a disparu sous la surface de l'eau, pour apparaître vingt mètre plus loin.
 
Les sons sur l'eau portent loin. Nous entendions un petit groupe de randonneurs, en train de déjeuner comme nous. Une randonneuse disait : "Non, j'mangerai pas du fromage !" et un commensal a répondu : "Y va être vexé, y l'en ramènera plus !".
 
Monsieur Moochagoo qui se sentait à nouveau comme un emballage perdu, ne voulut pas non plus du fromage de chèvre que je lui présentais. Il trouva que la phrase : "Y va être vexé, y l'en ramènera plus !", avait "la densité mystérieuse des propos de Philéas Fogg".
 
Je faillis lâcher mon verre de Bordeaux. Les raisons profondes de la remarque de Monsieur Moochagoo m'échappaient.
 
Je voyais sur l'autre rive de l'Etang une mère et son fils en vélos. Celle-ci disait à son fils : "Tu devrais te dépêcher !". Et le fils répondit : "M'en fiche, j'fais même pas la course !".
 
Je me sentais enfermé comme dans une sorte d'autobiographie fictive, pendant que Monsieur Moochagoo m'expliquait les différences stylistiques entre Robbe-Grillet et Agatha Christie. Je choisis de m'échapper par la seule porte de Proust : "On a frappé à toutes les portes qui ne donnent sur rien, et la seule porte par où on peut entrer et qu’on aurait cherchée en vain pendant cent ans, on y heurte sans le savoir, et elle s’ouvre".
 
"Je vois que vous ne m'écoutez pas". Monsieur Moochagoo avait son air réprobateur. Je revins dare dare et refermais ma seule porte imaginaire, afin que personne d'autre ne l'ouvre, à part moi.
 
Belle journée !
 
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L'enceinte de Philippe Auguste.

 
"J'ai ouvert une boîte de crabe. Je ne trouve pas les mots pour dire ce que je ressens." Je goûtais modérément les élans de Monsieur Moochagoo pour le crabe en boîte. Nous étions au niveau -2 du parking Mazarine, rue de l'Ancienne-Comédie à Paris, pour admirer un reste de l'enceinte de Philippe Auguste* (construite aux alentours de 1200).
 
Rechercher les dernières traces de l'enceinte de Philippe Auguste, passe encore, mais descendre par des couloirs labyrinthiques dans un parking, et pique-niquer là, en "admirant" les pierres de l'enceinte, alors là, c'était franchement désagréable.
 
"Ce fût un repas délicieux !" Je me demandais si je n'allais pas ligoter Monsieur Moochagoo et le glisser sous un gros 4X4 Mercedes, afin qu'il soit écrasé au démarrage du véhicule. Je renonçais, car je ne voulais pas que l'innocent propriétaire du 4X4 fut accusé du délit d'homicide involontaire.
 
L'archéologie est une forme d'enquête qui occupe l'esprit, alors que la contemplation des restes de l'enceinte était carrément ennuyeuse. J'en avais assez des odeurs de ciment et de vapeurs d'essence. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais dans un parking souterrain, le retour des jours et des saisons est du domaine de l'imagination.
 
Nous remontâmes par un ascenseur, qui nous remit au contact de la vie en suface, et à l'air libre (si on peut parler d'air libre dans les rues parisiennes). Je respirais.
 
Quelle journée !
 
* L'enceinte de Philippe Auguste ne doit pas être confondue avec les fossés du Château Médiéval du Louvre du même Philippe Auguste, édifié de 1190 à 1202, qu'on peut apercevoir au Musée du Louvre.
 
Enceinte-philippe-auguste-1223-parisEnceinte en 1223, rive droite et rive gauche.
 
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Prolepse

 
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Nous étions à nouveau dans la forêt de Rambouillet, et Monsieur Moochagoo m'expliquait la prolepse au moyen de cette phrase de Proust : "..On refuse dédaigneusement, à cause de ce qu'on aime et qui un jour vous sera si égal, de voir ce qui vous est égal aujourd'hui, qu'on aimera demain, qu'on aurait peut-être pu, si on avait consenti à le voir, aimer plus tôt, et qui eût ainsi abrègé vos souffrances actuelles pour les remplacer, il est vrai, par d'autres."
 
J'arrêtais tout de go d'écraser un taon qui injectait dans mon annulaire de la main gauche un anticoagulant, afin de mieux me pomper le sang. A cause de Proust, mon doigt fut gonflé pendant deux heures et le taon eût la vie sauve. Par pure vengeance, j'en écrasais un autre sur mon coude droit.
 
Je tentais de réfléchir, mais momentanément j'avais un gros vide, là où mes idées auraient dû se trouver. Nous avons été cernés par une cinquantaine de canards venus nous rendre visite sur les bords du lac de Clairefontaine-en-Yvelines. Ils avaient escaladé le bord et parcouru quelques mètres sur l'herbe pour nous faire un brin de causette. Par politesse nous avions partagé des tranches de pain et des céréales, ce qui avait provoqué une certaine agitation.
 
Un quart d'heure de conversation avec cinquante canards, c'est épuisant. Heureusement il avait fallu goûter une petit verre d'alcool de prune et les idées s'étaient remises en place.
 
Je tentais une médiocre illustration de la phrase de Proust : "..On refuse dédaigneusement, à cause de ce qu'on aime (la lecture des BD) et qui un jour vous sera indifférent, de voir ce qui vous est égal aujourd'hui, qu'on aimera demain, l'étude des mathématiques, qu'on aurait peut-être pu, si on avait consenti à le voir, aimer plus tôt, et qui eût ainsi abrègé vos souffrances actuelles devant une simple équation du premier degré à une inconnue..."
 
Monsieur Moochagoo a pris un air pincé et marmonné : "Voilà pourquoi j'ai une âme solitaire".
 
Nous sommes repartis et avons croisé deux cyclistes, une dame très brune et maigre, et un homme blond aux yeux bleus, en partie chauve et un peu enveloppé, très chaudement vêtus de plusieurs couches d'habits rouges. Il avaient dû passer les mois précédents dans un endroit à la température tropicale, mais pour le rouge, je n'avais pas d'explication...Curieuse rencontre !
 
Je confiais à Monsieur Moochagoo que de toutes façons, je préférais les analepses internes hétérodiégétiques*
 
* Gérard Génette, "Discours du récit".
 
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taon_detail_yeux_mpe65_3x_38Taon. Photo Gérard Thérin. 
 
 
 
 

Savez-vous planter les choux ?

 
Monsieur Moochagoo était en train de chanter la chanson des J.O. de Pékin : "Yíngjiē lìng yī ge chénxī, dàilái quánxīn kōngqì. Qìxī gaibiàn qíngwèi bù biàn, cháxiāng piāoman qíngyí..." (Souriez pour une nouvelle matinée, qui vous apporte de l’air frais. L’atmosphère est changée, mais la sympathie est restée, plein d’amitié au thé parfumé). Il voulait améliorer son chinois. Je ne tentais pas de l'accompagner car je ne connais pas le chinois, et comme il y a eu tant d'orages ces jours-ci...
 
"Merci beaucoup d'avoir pris la peine de m'écouter". Monsieur Moochagoo était de bonne humeur : "Savez-vous que les trois meilleurs thés de Chine sont le Longjing (Puits du dragon), le Bi luo chun (Spirale de jade du printemps) et le Tie Guanyin (Déesse en Fer de la Miséricorde) ?" 
 
Je faillis demander pourquoi il n'existait pas de thé de Pétaouchnock, de Trifouillis-les-Oies, ou même de Pataoufnof, mais il aurait été déplacé de poser la question, car monsieur Moochagoo aurait été, comme d'habitude, frappé de stupeur.
 
Je me contentais de dire : "On dit que le takin de l'Himalaya, qui vit au Tibet dans les régions de Metok, Gyalthang, Drugchu et Ngawa, meugle d'une façon très mélodieuse ?"
 
Je n'eu aucune réponse, car maintenant Monsieur Moochagoo chantait l'hymne du Tibet : "Sichi pèndé deugou djoung wai ter / Thoubtèn samp’el norbu eunang bar / Tèndreu nordzine gyatcher kyongwai gueune..." (Tel un trésor qui exauce tous les vœux de bonheur et de bienfait / La parole du Bouddha s’élève scintillante comme un diamant / Vous Protecteurs qui veillez sur l’immense royaume du Dharma et des êtres...)
 
Je demandais si je n'allais pas chanter Savez-vous planter les choux ou Une souris verte, ou me mettre à l'étude des mangroves et des palétuviers labyrinthiques.
 
Belle journée !
 
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Eleveur de cochons et Carré Hermès

 
Nous buvions une bière Stella dans un café du Quartier Latin. A la table d'à côté une dame âgée s'indignait "du latinisme nécrofile et du snobisme anglomaniaque". Un autre client disait à son vis à vis : "Eleveur de cochons, vous n'en avez nul besoin". Il y avait là une clientèle bien ordinaire.
 
Tante Germaine m'avait une fois confié à propos d'un éléveur de cochons à Vaudes (Aube) : "Il a le mauvais goût de ne pas posséder de Carré Hermès". Je m'étais interrogé sur la mystérieuse liaison entre l'élevage des cochons et les carrés Hermès. Mon seul souvenir de Vaudes, c'était l'odeur. Quand j'arrivais en vélo au sud de Vaudes par la Grande Rue, il y avait une épouvantable odeur de lisier. J'avais appris que le lisier avait une odeur d'ammoniac, "qui est un gaz dégageant une odeur désagréable de sulfure d'hydrogène (H2S), un gaz toxique à l'odeur d'oeuf pourri".
 
Monsieur Moochagoo s'interrogeait : "Comment peut-on savoir qu'il pleut toute la journée ?" Je me demandais si c'était une question de prévision météorologique, car la formulation de la question était bizarre.
 
La dame âgée de la table d'à côté portait un toast "aux calembours, aux fautes stylistiques et aux abrakadabras", elle ajouta : "Je n'ai pas de passé". La personne à qui elle s'adressait répondit : "Je suis persuadé que c'est le cas, mais je ne veux pas que vous disiez cela à quiconque."
 
Décidément, la clientèle était bien ordinaire.
 
Belle journée !
 
cochon de lecteurAuteur inconnu
 
 

 
Est-ce raisonnable de vouloir poser un lé de papier japonais de 5m de longueur, en haut d'une échelle dont un des barreaux est cassé ? Je crus pendant une minute que Monsieur Moochagoo allait se retrouvé brisé, en bas de l'échelle.
 
M'aurait-on soupçonné d'avoir aidé sa chute ? Perdre Monsieur Moochagoo m'eut amené beaucoup d'ennuis car : "En cas de mort violente, la personne doit prévenir le commissariat de police ou la gendarmerie", et la personne aurait été moi en l'occurence, Madame Snake étant en visite chez une cousine de Bièvre. Je me voyais déjà répondre aux questions soupçonneuses de la police de l'Hay-les-Roses.
 
L'inconvénient majeur de cette histoire, c'est que le lé aurait été perdu et la pose du papier reporté à la Saint-Glinglin, jour fictif s'il en est. J'entends déjà des voix s'élever : "Quelle cynisme, est-ce là tout ce qu'il ressent ? Pas l'ombre d'une larme ? Seulement des considérations pratiques !"
 
J'allais devoir réviser mes classiques afin de paraître terriblement affecté. Je me souvins d'une phrase de Pierre Louÿs qui ferait très bien l'affaire : "Sa peau avait pris sous le flot des larmes la teinte lisse et blanche qui est celle des marbres baignés par les eaux". Mais, puisqu'on l'évoquait, je resterai de marbre, car je reste persuadé que Monsieur Moochagoo, rien que pour m'embêter, reviendra à la vie avec l'aide, par exemple, d'Anubis et d'Isis, qui rassemblèrent il y a fort longtemps, les parties du corps d'Osiris.
 
"Alors, au lieu de rêvasser, vous me passez la grosse éponge qui est tombée ?" La voix de Monsieur Moochagoo était ironique, il avait insisté sur rêvasser. Je me demandais si je n'allais pas provoquer un "petit" accident, mais mon Moi angélique me persuada de n'en rien faire, arguant  de "possibles questions soupçonneuses de la police de l'Hay-les-Roses".
 
Le lé a finalement été posé.
 
Nb : Les travaux sont chez moi, et le lé fût posé dans l'escalier. L'appartement est sur trois demis niveaux, tout en ne faisant que 90m². Le Commissariat de Police est à l'Haÿ les Roses (Mr Moochagoo n'y habite pas), et a autorité sur les Bureaux de Police des communes voisines, pour les affaires sérieuses.
 
papier japonaisPapier japonais
 
 

Bleu et noir

 
J'avais quitté Madame Snake et Monsieur Moochagoo, en pleine discussion sur la peinture bleue et l'eau bleue. Madame Snake avait reproché à Monsieur Moochagoo d'avoir laissé des traces de peinture bleue (à l'eau) dans l'évier. Celui-ci trouvait que les traces présentes dans l'évier étaient de l'eau bleue. Madame Snake était d'un avis différent.
 
Je pensais au poème de Victor Hugo : "Une ineffable paix monte et descend sans cesse, Du bleu profond de l'âme au bleu profond des mers." (Promenade dans les rochers - II), lorsque qu'un dame m'arrêta sur l'avenue Aristide Briand (Antony) : "Connaissez-vous le Docteur Malefoi, il habiterait un immeuble noir". Elle me montra un bout de papier où était noté : Dc Malefoi, RDV 11h. Il était 18h mais, je ne fis aucun commentaire au sujet de ce décalage horaire.
 
Je répondis : "Je ne connais pas d'immeuble noir, je n'en vois pas sur cette avenue." Le seul immeuble noir que je connaisse se trouve près de l'Opéra.
 
"Ah, pourtant on m'a dit que c'était là, à peu près où nous nous trouvons. Mais ça ne fait rien, merci bien". Elle s'éloigna. Je me souvins d'une phrase lue sur internet : "Elle fixait l’immeuble noir aux allures de cadavres qui se dressait devant eux". J'en avais oublié l'auteur.
 
J'imaginais un immeuble entièrement noir, avec un docteur vêtu de noir qui me proposerait d'acheter mon âme comme dans le conte de  Faust. Je chantonnais tel Marguerite : "Je chancelle! Je meurs! Dieu bon! Dieu clément! Est-ce déjà l'heure du châtiment ?" ("Faust" de Gounod). Il se mit à pleuvoir quelques gouttes.
 
Un immeuble noir ! Pourquoi pas rouge ?
 
 

Rouge !

 
"La cueillette du muguet est limitée à 10 brins par personne". Cet avertissement du Préfet du Val d'Oise en Forêt de l'Isle Adam m'inquiétait. Et si je trouvais 11 brins ? Que faire ? Monsieur Moochagoo me rappela que nous étions fin juillet. A cette date le muguet se fait rare.
 
Je lisais un autre avertissement : "Feux et barbecues interdis" (décret forestier). Adieu saucisses grillées !
 
"Quelle est la différence entre imaginer le rouge et en faire directement l'expérience ?" Monsieur Moochagoo était sérieux. Je ne devais pas répondre : "Oui, bof, moi vous savez le rouge..." Je vous laisse imaginer le nombre de réponses possibles.
 
J'imaginais un commentaire en voix off : "Qui me dit que le rouge que je vois, est le même rouge que voient les autres humains ?" 
 
J’avais du mal à classer précisément le rouge imaginé et le rouge expérimenté. Il y a un gouffre entre eux, entre ce rouge-ci et ce rouge-là. Mais c'est un gouffre dans lequel j'avais l'impression de glisser. Quand j'y pensais, un de mes yeux tournait vers la gauche, l'autre tournait vers la droite. Je ne marchais plus droit.
 
Si je ne répondais pas, que resterait-il de cette question ? Monsieur Moochagoo la regretterait-il ?
 
J'aurais pu imaginer voir le rouge d'une rose. Je pensais au poème de Rimbaud : " A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles / Je dirais quelque jours vos naissances latentes : / A, noir corset velu des mouches éclatantes / Qui bombinent autour des puanteurs cruelles..". Il fallait que j'ai suffisamment de conviction pour échapper à l’idée de rouge, sinon cette question allait me rendre fou, comme lorsque Monsieur Moochagoo m'avait expliqué la conjecture de Shimura-Taniyama-Weil.
 
Une randonneuse me sauva en me parlant de la chaleur lourde et des moustiques qui déjeunaient sur mes (gros) mollets. Le rouge imaginé s'éloignait. Plus tard, je pensais à Agénor, le poisson rouge de Monsieur Moochagoo qui n'avait pas d'états d'âme au sujet de sa couleur. Je retrouvais ma sérénité.
 
Belle journée !
 
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